Qui était le camarade Mao Zedong ?

Un criminel responsable de la mort de plus de 70 millions de braves Chinois.

Vendredi 21 décembre 2012 // L’Histoire

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Alors que se termine l’année 1975, l’incertitude sur l’avenir politique de la Chine a atteint un point crucial. Zhou vient de subir une quatrième intervention chirurgicale qui l’a laissé quasiment mourant. Il n’a cessé de prodiguer des conseils de prudence à Deng, qui est la cible d’une nouvelle campagne dénonçant la « tentative déviationniste de droite pour renverser les verdicts concrets » (de la Révolution culturelle). Mao a reçu Deng et a terminé l’entretien par une de ces maximes apparemment sibyllines qu’il affectionne : « Le vent abat toujours l’arbre le plus haut. » Zhou meurt le 8 janvier 1976. Mao a eu ce qu’il voulait : le Premier ministre est mort avant lui. Que lui aurait réservé la postérité si Zhou lui avait survécu ? Il est probable que Mao ne s’illusionne pas outre mesure sur l’avenir de la Révolution culturelle mais, au moins, elle ne périra pas de la main de son compagnon de route.

L’absence très remarquée de Mao aux obsèques en dit long sur son inimitié qu’aggrave encore l’extraordinaire émotion qui s’est emparée de tout le pays. Certes, son état de santé et sa volonté de ne plus apparaître en public ont pesé, mais plus encore le divorce politique entre les deux personnages. Mao, motivant explicitement son refus de paraître aux obsèques par ce grief, aurait ajouté selon Gao Wenqian : « Tous ces vieux cadres qui m’ont toujours écouté, qui ont crié "Vive Mao !" [...] mais leurs acclamations ne venaient pas du coeur. J’ai toujours été conscient de cette réalité. L’abîme qui me sépare du Premier ministre ne sera jamais comblé. »

Et, de fait, Zhou se révèle plus gênant mort que vivant. Deng, le parti, l’armée se réclament de sa mémoire et sa mort, loin d’éteindre la contestation de la Révolution culturelle, lui donne un nouvel élan en catalysant le mécontentement populaire. Le 5 avril 1976, journée de la fête des Morts, une immense foule se rassemble spontanément place Tian’anmen, cette immense place si longtemps livrée à l’hystérie des gardes rouges. La police et l’armée dispersent les manifestants qui résistent. De graves scènes de violence éclatent. Mao fait arrêter Deng mais doit le laisser sain et sauf, car celui-ci a toute l’armée derrière lui. Deng ne sera détenu que trois mois mais, entre-temps, le Président aura désigné un Premier ministre ne lui faisant pas d’ombre : Hua Guofeng. Prépare-t-il ainsi une succession « dynastique » qui amènerait au pouvoir le « clan Mao » (Jiang Qing et Mao Yuanxin, son neveu) ? Garde-t-il tout de même en réserve Deng ? Nul ne saurait le dire. Mao est plus énigmatique que jamais.

Cependant, alors que commence l’été 1976, il est déjà à l’article de la mort. Un premier infarctus est survenu le 11 mai 1976 sur un coeur de plus en plus mal oxygéné, puis un deuxième, plus grave, le 26 juin. Jusqu’alors, Mao avait refusé la sonde alimentaire à laquelle il doit désormai se résoudre, en sus des perfusions journalières de glucose. Il est presque toujours couché sur le côté gauche, car c’est ainsi qu’il respire le moins mal, mais l’infection pulmonaire gagne du terrain. Une escarre s’est déclarée sur la hanche gauche qui le fait beaucoup souffrir. Un troisième infarctus survient le 2 septembre. Le 8, Mao, qui ne peut plus parler, trouve encore le moyen, en traçant quelques mots, de se préoccuper de ce qu’il advient du Premier ministre japonais alors en difficulté dans son propre parti. Le soir, les membres du Bureau politique défilent devant son lit. Mao essaie de dire quelque chose au maréchal Ye Jianying, mais il n’y parvient pas. Le 9, quelques minutes après minuit, Mao rend son dernier soupir. Il avait 83 ans.

En Chine, le secret de sa maladie a été si bien gardé que c’est la stupéfaction et la consternation. Du Qinggang raconte qu’il est alors un lycéen de 16 ans quand le haut-parleur annonce à 15 heures à la classe rassemblée : « Le grand leader du peuple chinois, éminent homme politique, remarquable stratège, le plus grand militant de la cause communiste, le camarade Mao Zedong est décédé. » « Au début nous n’en La longue mort de Mao pour arriver à faire tout cela, il ne suffisait pas d’être intelligent et audacieux. »

Relayant sans cesse les commentaires larmoyants de Zitrone qui ne s’intéresse qu’aux images de la multitude éplorée défilant devant le corps de Mao dont seule la tête émerge d’un grand drapeau chinois (après tout, c’est de deuil qu’il s’agit), l’inexorable voix chinoise reprend : « Nous devons lutter contre la ligne révisionniste de Deng Xiaoping. Nous ne devons jamais oublier l’enseignement du président Mao Zedong. » A un autre moment, la voix chinoise aborde la question des accusations faites à Mao par ses ennemis (occidentaux) de culte de la personnalité. Mais non, ce n’est pas cela du tout : « Les masses populaires chinoises laissées à la dérive depuis des siècles avaient besoin d’un symbole. Elles avaient besoin de s’identifier à un homme comme lui. » Et Zitrone, qui est aux premières loges pour entendre cela, de continuer à ne voir que les larmes du peuple : « On ne peut lutter contre la puissance de l’image ! Elle dit tout ! » Dans le même temps, le communiqué officiel de Pékin (qui invective au passage la « clique renégate soviétique ») s’en prend lui aussi aux « tentations révisionnistes de droite » et nommément à Deng. Pour celui-ci, la bataille pour le pouvoir est loin d’être encore gagnée (elle le sera en 1978).

Aujourd’hui encore, mais seulement à certaines heures, les Chinois défilent mais sans pleurs devant le corps de Mao exposé dans le mausolée qui a été construit aussitôt après sa mort sur la place Tian’anmen. Il n’est pas question de « démaoïsation ». Mais, pour rester à septembre 1976, on peut comprendre les pleurs du peuple chinois. Outre leur inquiétude sur l’avenir du pays, ils ont été endoctrinés par une propagande plus formidable encore que celle du communisme soviétique. Or, si Staline a régné vingt-trois ans, Mao, lui, a été Dieu pendant près de trente ans.

Ce n’est pas en effet de culte de la personnalité qu’il s’agit mais de déification d’un dictateur qui bat et de loin le record des victimes de sa folie mégalomaniaque. Peut-être 6 à 10 millions de morts violentes, 20 millions de morts dans les camps du « Laogai » (le goulag chinois), et 43 millions de décès par surmortalité due à la famine (notamment celle du « Grand Bond en avant » de 1959 à 1961). Même Staline n’a pas fait « aussi bien ».

Nos journalistes notamment ceux de GAUCHE pleurent la mort du tyran ;Passe encore que les Chinois, entre terreur quotidienne et endoctrinement, aient été aveuglés sur le dictateur féroce qu’a été Mao Zedong, mais que dire de la presse française à l’annonce de sa mort ? Pauvre et grand Mao ! Quelle perte ! Le Monde du 10 septembre déplore l’énorme vide ainsi créé et Etiemble salue le « grand prince poète ». On y évoque avec respect celui « qui a refait la Chine » et c’est à peine si, après trois pleines pages sournoisement dithyrambiques, une petite place est laissée à une « Libre opinion » de Lucien Bianco sur « La révolution fourvoyée »’. La lecture du Nouvel Observateur (du 13 au 19 septembre 1976) est plus consternante encore : Jean Daniel s’adonne à l’hyperbole, titrant son éditorial : « Le dernier dieu ». On pense tout d’abord que c’est au second degré mais non. « Il n’est surhomme que parce que, tel le Dieu vivant, il s’est mêlé aux hommes qui voient en lui l’incarnation d’une humanité sublimée. » Et plus loin : « S’il a pu trouver pratique de discipliner les masses à l’intérieur d’une dévotion commune [c’est de la Révolution culturelle qu’il s’agit], c’est pour les rendre plus accueillantes à sa conception du salut révolutionnaire.

Et Jean Daniel le directeur du NOUVEL OBS d’estimer en conclusion qu’on ne peut qu’« exalter la part considérable prise par un seul homme », l’« itinéraire fascinant », « une épopée »... « Grâce au maoïsme, une révolution originale se cherche. Grâce à Mao, un Etat s’est trouvé. »

Eh oui ! On écrivait cela en France en 1976. Nombreux sont les penseurs de la rive gauche à avoir pour la Révolution culturelle les yeux de Chimène alors que sa faillite absolue, sa folie, ses humiliations infligées à tout un peuple apparaissaient clairement au reste de la planète et même aux yeux d’une fraction grandissante de la population chinoise. Aussitôt derrière l’édito de Jean Daniel, K.S. Karol y va de son catéchisme maoïste sur la révolution qui, pour ne pas s’enliser, doit être relancée sans cesse par un « inspirateur génial ». Et attention ! Cette leçon ne vaut pas que pour la Chine. Mao restera « celui qui aura su rallumer l’espoir de la révolution dans le monde ». Les réactions des personnalités politiques auront presque été au diapason et paradoxalement plus dans la majorité que dans l’opposition (la déclaration de Georges Marchais est très modérée). On accordera la palme à Valéry Giscard d’Estaing : « Avec le président Mao Tse-Toung s’éteint un phare de la pensée mondiale. »

Certes, on est toujours plus grand mort que Les derniers jours des dictateurs vivant. Décennie après décennie, le ton a changé à propos de la mort de Mao. Un article de Marc Epstein dans L’Express (« Comment je suis mort... ») est réjouissant et iconoclaste à souhait mais il paraît en juillet 2011. L’imposante biographie de Jung Chang et Jon Halliday (Gallimard, 2006) donne du personnage l’image d’un monstre froid, tout ce qu’on veut sauf idéaliste ou idéologue. On est si éloigné des biographies habituelles plus ou moins hagiographiques, en tout cas respectueuses, qu’on ne sait plus c’est le cas de le dire à quel saint se vouer.

Une chose est certaine en tout cas : la grande majorité de la presse française de 1976 s’accorda à voir dans Mao celui qui, au prix certes de « quelques sacrifices » et de « quelques erreurs », avait sorti la Chine de la féodalité alors même qu’il fut le plus impitoyable, le plus cruel, le plus sanguinaire de ses empereurs.

Claude QUÉTEL

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