Barack Obama

Quelque chose en lui de Roosevelt

Samedi 10 août 2013 // Le Monde

HISTOIRE

Quelque chose en lui de Roosevelt

Les deux hommes ont beaucoup en commun, à commencer par un début de mandat marqué par une profonde crise économique. Et en identique pragmatisme.

Les responsables du musée Franklin Delano Roosevelt craignaient que les administrateurs de l’ancien président des États-Unis ne soient en train de disparaître. Mais, à la mi-octobre, pour les derniers jours d’une exposition sur le début tumultueux de son premier mandat, l’endroit* était plein de visiteurs de tous âges. Des photographies, des bandes d’actualités et des objets du quotidien restituaient le climat de crise qui avait accueilli Roosevelt en 1933 : banques en crises, crédit volatilisé, épidémie de saisies.

Le prochain président va connaître des débuts à la Franklin Delano Roosevelt lorsqu’il entrera en fonctions, au mois de janvier prochain. Les Américains sont en droit de se demander si Barack Obama a la capacité de jugement, l’esprit de décision, l’empathie et l’intelligence pour réussir dans sa tâche. Et surtout, pour employer une expression un peu vieillotte, s’il a des tripes, cet élément si crucial du caractère de Roosevelt et qui le rendait si attrayant.

Le comportement d’Obama, depuis son rôle d’animateur social [d’un quartier pauvre de Chicago], en passant par l’exercice de ses différents mandats dans l’Illinois, puis à Washington, et enfin sa prestation de candidat à la présidence, peut nous donner quelques indications. Intelligent mais manquant d’expérience, discipliné mais discret, sûr de lui mais à l’écoute, Obama apportera certainement un peu de calme et de réflexion dans le Bureau ovale. Malgré son sourire éclatant, il n’est pas le genre à partir au combat la fleur au fusil.

Les électeurs n’ont rallié Obama pour son programme électoral – ce fut également le cas avec Roosevelt. Ses partisans veulent se débarrasser des républicains et ils décèlent en lui d’intangibles qualités de leader. Roosevelt, lui avait présenté ses idées succinctement (mais très précisément, comme la suite l’a montré) dans un discours de campagne en mai 1932. « On choisit une méthode et on l’essaie, expliquait-il ; Si elle échoue, on le reconnaît franchement et on en essaie une autre. Mais, dans tous les cas, il faut essayer quelque chose ». Et ils ont élu Obama pour la même raison. La question n’est pas tant de savoir quels sont ses choix, mais COMMENT il gouvernera et s’il est capable de relever les défis auxquels les quatre prochains années, voire les quatre prochains mois, ne manqueront pas de le confronter. Intelligent, calme, discipliné, calme, discipliné, constant, prudent, enclin à essayer de résoudre les problèmes, et non, comme Bush, à créer sa propre réalité, le candidat Obama a laissé présager ce que sera le président Obama.

Will Englung, National Journal (extraits), Washington

*Le Franklin D. Roosevelt Presidential Library and Museum est situé à Hyde Park, dans l’État de New York, le long de l’Hudson, à deux heures de voiture du centre de New York. On peut y visiter la maison de Franklin D. Roosevelt.

David Axelrod, l’éminence grise à l’avenir incertain

Le principal conseiller politique artisan de la victoire d’Obama ambitionne un poste à la Maison-Blanche. Mais son cas n’est pas encore réglé.

Que deviendra David Axelrod, directeur de campagne et conseiller politique de Barack Obama ? A en croire ses proches, l’éminence grise de Chicago – qui a orchestré la campagne d’Obama et façonné son image publique –ambitionnerait un poste au sein du gouvernement. Pour l’instant, l’intéressé se refuse à tout commentaire, et les autres conseillers de Barack Obama balaient ces questions d’un revers de la main, le considérant comme prématurées. Pourtant, la décision de choisir tel ou tel haut conseiller pour l’inclure dans l’équipe gouvernementale s’inscrit dans une longue tradition historique et politique, et a des répercussions sur le fonctionnement et l’image de l’administration tout entière.

A ce propos, deux modèles d’offrent à Barack Obama. Comme d’autres avant lui, Bill Clinton s’est entouré de plusieurs conseillers successifs – Carville, Dick Morris, Mark Penn et Doug Schoen -, tout en les maintenant en dehors du gouvernement. A l’inverse, Karl Rove, premier conseiller politique de George W. Bush, est devenu secrétaire générale adjoint de la Maison-Blanche a ce poste, il a certes pu exercer une très forte influence sur la politique du président, mais il s’est également retrouvé dans la ligne de mir de l’opposition et a fait l’objet de plusieurs enquêtes du Congrès. On a ainsi pu lui reprocher de mélanger manœuvres politiciennes et gouvernement des affaires publiques de son bureau de la Maison-Blanche.

David Axelrod n’est pas du tout issu du même milieu que Karl Rove : le premier est un ancien journaliste spécialisé dans l’analyse globale ; le second a fondé une société de marketing direct et est expert en démographie électorale. Mais tous deux ont l’oreille de leur protégé. Quelle que soit l’adresse de son futur bureau, Axelrod, qui est très attaché à sa ville – Chicago _, devrait faire partie des proches conseillers de Barack Obama. « Davis n’a jamais manifesté le moindre désir de partir pour Washington, mais ce n’est pas facile de dire non à un président », indique un ancien responsable de la Maison-Blanche.

« Je suis pas convaincu que Karl Rove soit un modèle à suivre », explique Bob Shrum, ancien conseillé de John Kerry. « Je crois qu’en le nommant à la Maison-Blanche Obama attirerait trop l’attention sur son conseiller et sur les intrigues politiciennes. Cela pourrait le détourner de sa priorité, qui est de remettre l’Amérique en selle », analyse pour sa part Doug Schoen, responsable d’un institut de sondages, ancien proche conseiller de Clinton et consultant pour le comité nationale démocrate.

« Après ce qui s’est passé, je crois qu’il n’est dans l’intérêt de personne de nommer un gourou politique comme secrétaire générale adjoint à la Maison-Blanche, poursuit-il. La formule de Bill Clinton fonctionnait à merveille. Nous avions suffisamment de latitude pour nous exprimer, mais la ligne de démarcation était claire entre politique politicienne et gouvernement du pays. » Quant à Karl Rove, il n’a pas souhaité donner de conseil à son homologue démocrate en cas de victoire d’Obama, préférant, écrivait-il dans un courrier électronique, éviter d’avoir l’air présomptueux en abordant ce sujet prématurément. »

Ben Smith, The politico (extraits), Washington

PRISONS

Repenser notre industrie du châtiment. Avec 2,3 millions de personnes derrière les barreaux, les États-Unis ont la plus importante population carcérale du monde.

San Francisco

Selon les dernières statistiques, près du quart des personnes détenues dans le monde sont incarcérées aux États-Unis. Si, en 1970, les centres pénitentiaires américains abritaient moins de 200 000 détenues, aujourd’hui ce chiffre dépasse 1,5 millions – voire 2,3 millions si l’on compte les prisons locales. Ce qui représente un adulte américain sur cent. Dans la communauté africaine-américaine, un homme âgé de 20 à 34 ans sur neuf est aujourd’hui sous les verrous.

Depuis les années 1980, nous n’avons rien fait face à ce gonflement du système pénitentiaire, qui absorbe une part de plus en plus importante de la population. Que faut-il donc pour que nous prenions enfin conscience du problème ?

Apparemment, il nous faut une crise financière. Car il y a une autre mauvaise nouvelle qui découle de la première : plus un pays investi dans la construction et dans l’administration de centre de détention moins il lui reste d’argent pour tout le reste, pour construire des routes et des ponts, pour renflouer le système de santé ou pour financer et faire fonctionner les écoles publiques. Au rythme où croît la population carcérale, le système pénitentiaire américain devient tout simplement trop cher à entretenir. C’est pourquoi le Kansas, le Texas et au moins onze autres États ont mis en œuvre de nouvelles stratégie de réduction des coûts, prévoyant notamment que les détenus placé en liberté conditionnelle ne soient plus renvoyés en prison à la première infraction ; Malgré ce contexte, les États-Unis continuent à incarcérer à tour de bras.

Si des prix étaient décernés aux pays qui appliquent les sanctions les plus invraisemblables, nous remporterions certainement la palme. Trente-six années en quartier d’isolement pour deux femmes condamnées pour le meurtre d’un gardien de prison, en Louisiane.

Une peine de prison de cinquante-cinq ans pour un petit dealer de marijuana qui portait une arme le jour de son arrestation. Des détenues obligées d’accoucher menottées. Des enfants de 13 ans condamnés à perpétuité. (En 2005, Human Rights Watch a recensé plus de 2 000 détenus américains qui purgeaient une peine à perpétuité pour des délits commis pendant leur jeunesse, sans pouvoir bénéficier d’une libération conditionnelle. Dans le reste du monde, seuls 12 enfants sont emprisonnés sans espoir de remise en liberté.)

Notre pays est passé maître dans l’art de faire de ses citoyens des coupables, mais il a oublié comment reconvertir ces coupables en citoyens. En 1994, le Congrès a supprimé les bourses Pell pour les détenus, ce qui a entraîné l’abandon de la quasi-totalité des 350 programmes de remise à niveau des prisonniers dans les prisons du pays. On saisit toute la gravité de cette mesure quand on sait que l’éducation est l’un des meilleurs moyens de réduire le taux de récidive.

Les prisons américaines sont remplies d’hommes et de femmes qui ne savent ni lire ni écrire, qui n’ont aucun diplôme d’études secondaire – 75% des détenus de prions d’État sont dans ce cas - et qui seront bien en peine de trouver du travail lorsqu’ils seront remis en liberté. Une fois qu’ils ne sont plus sous les verrous, ces individus deviennent des citoyens de second classe, qui, dans certains États, peuvent se voir refuser logement, prêt, permis de conduire, assurance maladie et emploi. Peut-être n’existe-t-il pas de statistiques plus accablantes que le fait que, trois ans après leur libération, la moitié des anciens détenus sont à nouveau derrière les barreaux.

En avril 2008, la loi dite « de la seconde chance », qui prévoit de financer des programmes de réinsertion à l’intention des anciens détenus, a enfin été promulguée. Mais notre industrie du châtiment, qui dépense chaque année des millions de dollars pour faire pression sur les législateurs aussi bien à l’échelon national qu’au niveau des États, est devenue si énorme et si inflexible qu’il faudra bien plus qu’une seule loi pour contrer ses effets pervers.

Jennifer Gonnerman

SEGREGATION

Les barrières raciales chancellent. À Macon, petite ville de l’État de Géorgie, des jeunes noirs et blancs, se mélange depuis peu sur les pistes de danse.

Ce soir-là trois DJ passaient du R&B et du hip-hop, avec une préférence pour les vieux tubes, les morceaux incontournables et les artistes noirs fédérateurs comme Michael Jackson, OutKast ou Gnarls Barkley. Ces choix étaient soigneusement pensés – des chansons susceptibles de faire danser les clients de discothèques, aussi bien blancs que noirs, en 2008. Et, de fait, les représentants des deux races étaient en nombre à peu près égal, ce vendredi du mois de septembre, sur la piste de danse de ce night-club branché de la petite ville de Macon.

La cinquantaine de danseurs présents au Club Envy étaient trop jeunes pour se souvenir du mois d’avril 1968, lorsque les Noirs en colère avaient provoqué des émeutes en ville après l’assassinat de Martin Luther King. Ils étaient trop jeunes, également pour se souvenir du 18 février 1970, quand 4 000 Blancs avaient manifesté contre la déségrégation de l’autre côté de la rivière Ocmulgee [qui traverse la ville de Macon]. Ils étaient trop jeunes pour se rappeler de Ronnie « Mitrailleuse » Thompson, le maire blanc qui avait dirigé la ville de 1967 à 1975, qui avait menacé d’ordonner aux policiers de « tirer pour tuer » les émeutiers durant son mandat.

Pour un client comme Nathan Hicks, la piste de danse métissée du Club Envy symbolise la rupture avec cette époque-là. « On vit un moment unique, aussi bien au niveau national qu’au niveau local », souligne Hicks, un avocat blanc de 30 ans. « Au niveau local, les races sont restées séparées pendant longtemps, mais, aujourd’hui, Macon voit se développer un phénomène nouveau : une génération qui ignore les barrières raciales. » A Macon, les trois DJ du Club Envy organisent depuis plusieurs années des soirées multiraciales du genre de celle à laquelle j’ai assisté, et ils sont conscients d’être en phase avec les forces qui, peu à peu, refaçonnent les attitudes – y compris dans le sud du pays. « ca devait finir par arriver », remarque Rory Tibbals, un Blanc d’une trentaine d’années. Lieutenant dans l’armée de l’air, il se fait appeler DJ Tagg. « Aujourd’hui, dans les écoles, les classes sont mélangées. Et l’intégration est aussi une réalité sur les lieux de travail », observe-t-il. « Je vous jure », ajoute pour sa part Dallas Jackson, un Noirs de 33 ans qui officie dans les soirées sous le nom de DJ Roger Riddle, « je vous jure que d’année en année, les gosses sont de plus en plus à l’aise avec la question raciale. »

Pourtant, l’équipe, complétée par Ronald « Dirt Dog » Jackson, animateur d’une station de radio de rap noir, sait très bien que Macon n’a en aucune façon comblé le fossé racial. Les foules qu’ils attirent demeurent relativement modestes. Et leur public métissé reste une exception, dans cette Géorgie profonde où Noirs et Blancs continuent de fréquenter des clubs séparés le samedi soir, tout comme ils se rendent chacun dans leurs églises le lendemain matin. Ici, un DJ ou un danseur peut à l’occasion franchir les barrières raciales, mais elles existent toujours.

Avec une population de 97 00 habitants, Macon est un ancien centre cotonnier situé à environ 120 kilomètres d’Atlanta, la capitale de l’État de Géorgie. Une distance qui suffit à se sentir en dehors de l’orbite de la grande ville et plongé dans un Sud encore plus profond. Il y a plusieurs décennies, la fuite des Blancs hors du centre ville et la construction de grands centres commerciaux dans la banlieue ont peu à peu vidé le cœur historique de Macon, laissant des blocs entiers de bâtiments inoccupés et partiellement à l’abandon. On n’y trouve aujourd’hui qu’une poignée de bars et de restaurants, timides ébauche de ce renouveau urbain que la ville attend depuis bien longtemps. Parmi eux, le Club Envy, dont la musique résonnait ce vendredi soir-là sur une portion déserte du boulevard Matin Luther King.

Au départ, les trois Dj n’avaient pas pour ambition de rapprocher les races. Tagg, le lieutenant de l’armée de l’air, était fils de militaire. Il a découvert le hip-hop au Japon à l’âge de 12 ans. « Les gens, surtout dans le Sud disent que le hip-hop appartient à la culture noire », dit-il. « Mais, pour moi, c’est seulement de la musique. » En 2005, Tagg a été transféré sur la vase de Robions, située à une demi-heure du centre de Macon. Sur MySpace, il a fait la connaissance de Roger Riddle, originaire de Detroit, dont les goûts éclectiques déroutaient ses amis noirs sudistes : ils n’arrivaient pas à comprendre comment il pouvait aimer à la fois James Brown et Dolly Parton.

Ensemble, Tagg et Roger Riddle ont organisé plusieurs soirées. En janvier dernier, Tagg a été détaché pour six mois en Irak. Roger Riddle s’est alors associé avec Dirt Dog, qui se sentait un peu à l’étroit dans la programmation exclusivement rap de sa station de radio.

Leur collaboration s’est poursuivie, alors que Macon semble enfin vouloir progresser vers l’avenir. En 1999, la ville a élu son premier maire noir, C. Jack Ellis. Mais les huit années de son mandat agité ont été ponctuées par sa conversion à l’Islam et des accusations de détournement de fonds. La ville – qui a vu naître les Allman Brothers et Otis Redding – a récemment renoué avec son riche passé musical et ouvert un musé à la gloire de ces célébrités locales. Pourtant, le centre –ville n’est toujours pas le quartier animé dont rêvent beaucoup de ses habitants. Dirt Dog estime que davantage de soirées et l’émergence d’une scène locale plus métissée favoriseraient le développement économique. « Il n’y a pas un seul resto à sushi dans le centre-ville, remarque-t-il.

D’ailleurs, il n’y a rien du tout dans le centre-ville. Si on organisait des soirées plus fréquentées, on aurait vite un bar à sushi… Ca montrerait qu’on n’est pas un bled. Du point de vue économique, ça ouvrirait des portes. » Il conclut : « Dans le Su profond, tout est une questions de cliques, de bandes. Nous, ce qu’on veut, c’est justement faire en sorte que toutes les cliques se mélangent. »

Richard Fausset, Los Angeles Times, Los Angeles

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