Energie

Quelle politique choisir ?

Mardi 15 novembre 2011, par François VILLEMONTEIX // La France

Nous avions promis de poursuivre la réflexion sur la question de l’énergie. L’actualité nous en fournit l’occasion. Après d’âpres batailles, le gouvernement vient en effet de clore le dossier des gaz de schistes et d’en interdire l’exploitation - mais pas la prospection - au moins jusqu’aux élections de 2012. Clôture très provisoire donc, et incomplète, car si la porte est maintenant fermée, on a pris bien soin de laisser la fenêtre ouverte. (1) Profitons de cette actualité, car l’histoire du gaz de schiste est riche d’enseignements.

On approche doucement du pic de production d’hydrocarbures et les compagnies pétrolières cherchent maintenant à préempter tout ce qui reste. En effet des ressources non conventionnelles existent en quantités gigantesques, peut-être pas exploitables tout de suite, mais de quoi demain sera-t-il fait ? Alors on prend date.

Bien sûr tout ce qui pouvait être extrait à moindres frais et sans trop de risques écologiques l’a été ou est en passe de l’être. La suite sera plus chère et infiniment plus dommageable pour l’environnement. En contrepartie elle sera probablement très juteuse financièrement car moins dépendante du bon vouloir politique de puissances régionales : du gaz de schiste, il y en a partout et on trouvera toujours un gouvernement complaisant quelque part sur la planète, prêt à laisser détruire son pays pour 30 deniers. Et le chantage à la pénurie va aller bon train, sur le thème « si vous voulez du pétrole bon marché laissez-nous l’extraire chez vous ».

Les Majors (Shell, Total, BP, Exxon etc.) sont par nature incapables de résister à l’attrait économique colossal que ces ressources potentielles représentent, et tout sera fait pour qu’elles soient exploitées, quels qu’en soient les effets sociaux, politiques ou écologiques (2),qui sont les derniers de leurs soucis : allez voir dans le delta du Niger, par exemple (3), comment elles traitent les populations près des champs d’exploitation pétrolière quand aucun contre-pouvoir ne s’exerce. Les intérêts citoyens et les gouvernements ne pèsent guère devant leurs volontés, et il y a tout à craindre des groupes de pression de l’énergie (hydrocarbures comme nucléaire) : ils savent très bien ce qu’ils veulent, ont les moyens de l’obtenir, et ne reculent devant rien.

Face à ces stratégies, les grandes applications techniques d’énergie propre (comme cette superbe hydrolienne immergée en Bretagne cet été) semblent là pour amuser la galerie. Car la réflexion politique qui devrait accompagner ces nouvelles approches est désespérément absente. Pour s’en assurer, on peut lire les positions des grands partis sur la politique de l’énergie : suivant qu’ils sont dans l’opposition, au pouvoir ou en passe de l’être, leurs arguments sont d’ordre démagogique, financier ou les deux.

Nous savons que l’UMP a peu à peu détricoté le Grenelle de l’Environnement et on voit ce qu’il concocte avec Total pour le gaz de schiste. En face, les propositions du PS, qui est à la fois dans l’opposition nationale (jusqu’en 2012 ?) et au pouvoir dans les régions, sont affligeantes de prudence électorale et d’insignifiance. Voici par exemple la synthèse de la politique énergétique issue des 30 propositions du projet socialiste « Pour sortir de la dépendance du nucléaire et du pétrole, nous développeron massivement les économies d’énergie et les énergies renouvelables et nous proposerons à nos partenaires la mise en place d’une Communauté européenne des énergies. Nous organiserons un débat national sur la transition énergétique dés 2012. » Et c’est tout.

Les mots-clés démagos y sont tous (sortir du nucléaire, dépendance, énergie renouvelable, transition etc.), mais pour quel objectif à long terme ? Avec quelle réflexion sur la place de l’énergie dans nos sociétés ? C’est à pleurer.

Quant à Europe-Écologie Les-Verts son credo est limité à un leitmotiv : plus de nucléaire. Si Cécile Duflot dit bien « C’est l’ensemble de notre modèle énergétique que nous devons revoir en profondeur », elle se limite ensuite à un exigence : « Nous donner les moyens de sortir du nucléaire. Cette révolution ; (..) suppose d’être adossée à une véritable politique de maîtrise des consommations et d’efficacité énergétiques. Elle ira évidemment de pair avec la montée en puissance des énergie renouvelables. » (4)

Ces changements sont sans dout nécessaires, mais ils doivent s’appuyer sur une réflexion générale et sur une politique intégrée et à long terme. Pour importantes qu’elles soient, ce ne sont pas la sortie du nucléaire ou la maîtrise des consommations les questions clés ; c’est le pourquoi de cette consommation effrénée, ses conséquences dans tous les domaines, social, environnemental économique, sanitaire etc., et les solutions que l’on doit mettre en oeuvre au niveau politique. Or pas grand-chose ne se pointe de ce côté.

Mais soit, admettons que la réflexion va prendre du temps à se développer et qu’en attendant la priorité reste à la maîtrise de l’énergie, au maintien de la croissance et à la protection de l’environnement. Alors : que proposer dans l’immédiat, qui permette de poser ces questions de fond sans grever l’avenir et en tentant de résoudre les problèmes immédiats de surconsommation et de contamination ?

Cette question exige peut-être que le panorama soit vu sous une perspective différente, pour que les paradoxes que nous avons signalés naguère disparaissent. (5) Nous rappelions en effet que le nucléaire était probablement à la fois la plus dangereuse et la plus propre des énergies. Que le pétrole était la plus souple et la plus polluante. Et que dans une vision globale de l’environnement, les sources d’énergie renouvelable n’étaient pas encore en mesure de se substituer au nucléaire et au pétrole : un tel remplacement exigerait de telles surfaces que l’écosystème tout entier en serait perturbé, et la nuisance provoquée par cette occupation de l’espace serait aussi sérieuse que le risque de contamination des centrales.

Ce n’est donc pas le type d’énergie qui pose problème, puisque tous, potentiellement, posent problème : c’est la taille des centrales et la façon dont elles sont gérées. Plutôt que de parler du nucléaire ou des énergies renouvelables, nous devrions alors considérer les dimensions des sources d’énergie, car c’est d’elles que vient le risque. Et là deux catégories se distinguent : les productions lourdes avec le pétrole, le gaz, le nucléaire, les grands barrages, les champs d’éoliennes, toutes potentiellement dangereuses ou porteuses de nuisances, qui requièrent des investissements considérables et exigent une surveillance et un entretien de tous les instants ; et les légères qu’on limitera aux énergies renouvelables, solaires, éoliennes, hydrauliques ou biomasse, de faible puissance, réparties sur tout le pays, à risque faible et limité dans l’espace, et qui par leur taille réduite se fondent dans le paysage. Taille qui interdit d’ailleurs qu’elles soient gérées par de grandes entreprises : elles sont à la mesure des individus, des collectivités locales ou des PME.

Cette dichotomie nous mène à décrire la politique énergétique actuelle de la France à partir de ces deux niveaux, telle qu’elle est ou qu’elle pourrait être :

D’une part une industrie lourde de l’énergie, entièrement nationalisée (de la construction des centrales à la distribution d’électricité et au traitement des déchets) et de service public, qui gère lesgrandes centrales de quelque type qu’elles soient (nucléaire, pétrole, renouvelable), en s’interdisant cette sous-traitance dont Fukushima a montré tout le danger. Il est possible que la rentabilité strictement financière en soit faible, mais après tout, c’est la raison d’être des services publics de placer le bénéfice après le service. Il conviendrait aussi de calculer les coûts réels, tant en fonctionnement et entretien qu’en investissement pour le futur et en retraitement, démantèlement et nettoyage des sites ; estimations biaisées jusqu’à présent pour le nucléaire, puisque la rentabilité en devait être prouvée. Cette industrie nationalisée a pour but et pour effet :

  • de maintenir la production indispensable au fonctionnement du pays ;
  • de permettre l’indépendance énergétique nationale ;
  • de maîtriser une politique de l’énergie à long terme ;
  • de garantir un niveau élevé de sécurité.

D’autre part des activités privées de production d’énergie renouvelable non polluante, ouvertes à tous, avec une limite imposée de production (et de commercialisation) par source, qui permettent :

  • des économies importantes aux niveaux des exploitants : PME, individus et collectivités ;
  • une optimisation de l’utilisation des sources d’énergie non polluantes de petite taille ; une plus grande répartition géographique de la production nationale (pouvant servir d’appoint en particulier en cas de catastrophes, troubles politiques ou économiques mondiaux, accidents climatiques ou techniques, etc.).

Qu’avons-nous inventé dans ce schéma ? Rien.

Tout ce qui est décrit ici existe. Jusqu’à preuve du contraire EDF est bien une entreprise nationalisée, et les Français sont d’ailleurs très majoritairement opposés à sa privatisation. Un corpus de lois sur l’énergie existe ou a existé avant d’être abandonné sous la pression des groupes de pression. La production individuelle est autorisée et régie par des textes, même fils sont plutôt faits pour la décourager. La faisabilité de tout ceci a été démontrée, la mise en application en est relativement facile et ces choix jouissent de la faveur des citoyens.

Mais toutes ces décisions ont été prises dans la plus grande anarchie, sans suivre aucun concept fédérateur, au point que privé et public, pourtant complémentaires, se comportent en ennemis. Face à ce chaos conceptuel, les groupes de pression, qui eux ont un projet très clair (gagner de l’argent), n’ont aucune peine à imposer leurs décisions. Manque donc un plan général, la volonté politique de l’appliquer et la capacité d’imaginer le futur. Comme d’habitude, ce n’est pas l’aspect technique le facteur limitant : c’est le courage politique et la réflexion à long terme.

(1) voir l’analyse intéressante - et probablement juste - des stratégies conjointes de l’État et de Total sur le site http://www.aves.asso.fr/article] 193.html
(2) Royaliste n° 982, page 3, « Cancun rien » .
(3) http://www.amnesty.org/fr/library/ info/AFR44/018/2009/fr
(4) http://www.eelv-energie.fr/ « Quelle énergie pour demain ? ».

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