PROSPECTIVE

Quelle énergie pour demain

Dimanche 24 juillet 2011, par François VILLEMONTEIX // Le Monde

La politique énergétique sera sûrement un des thèmes importants de la campagne présidentielle, et le grand dossier des prochaines années. Toujours en attente mais jamais ouvert par peur des choix difficiles qu’il va exiger, il a fini par s’imposer à tous après le drame de Fukushima.

L’avantage d’un tel déclencheur, c’est que le débat ne peut plus être ajourné ; son inconvénient, c’est que la grande peur du nucléaire brouille la réflexion. Car la question n’est pas « Doit-on sortir du nucléaire ? », mais plus largement : « Quelle est la place de l’énergie dans notre monde ? » Vaste question sur laquelle, sans espérer conclure en un article, nous pouvons commencer à explorer quelques voies.

Le fonctionnement de nos sociétés, depuis un siècle et demi, est fondé sur le principe de l’énergie abondante et très bon marché. Voilà qui peut paraître paradoxal, puisque la rubrique énergie est l’une des plus importantes dans les budgets, mais ce n’est pas dû à son coût par calorie, extrêmement faible ; c’est parce qu’elle est omniprésente, et se retrouve même là où on ne l’attendait pas. Rappelons que l’agriculture, censée produire des calories via l’énergie solaire (gratuite), consomme maintenant plus de TEP qu’elle n’en fabrique.

L’énergie donc. Produite d’abord avec le charbon, présent partout sur notre planète, elle s’est diversifiée avec le pétrole, beaucoup plus souple d’emploi, puis le nucléaire, essentiellement pour des questions d’indépendance énergétique, et maintenant les énergies renouvelables, pour des raisons écologiques. Mais dans tous les cas il s’agit de pérenniser un modèle de société fondé sur une énergie disponible à profusion et de coût extrêmement réduit. Alors, avant de décider du type d’énergie à produire, il faut se demander où nous mène ce modèle.

Ceci pose deux questions majeures, la première étant : doit-on poursuivre la politique de l’énergie abondante et peu coûteuse ? Et la seconde, subsidiaire : aussi longtemps que nous aurons besoin d’énergie à un prix raisonnable, quelles sources choisir, sachant que certaines sont en voie d’épuisement ? Quelle politique de l’énergie ? Il n’est évidemment pas question de vouloir le retour à la bougie, mais de s’interroger sur la place de l’énergie et sur le futur de cette politique. La première observation est que sa motivation est devenue peu à peu exclusivement commerciale. L’énergie bon marché, cela permet de produire ce que l’on veut, comme on veut, et où l’on veut. La main-d’oeuvre peut être réduite et le transport est si peu cher qu’il ne compte plus, même comme variable d’ajustement, ce qui autorise des stratégies commerciales socialement et écologiquement néfastes mais financièrement juteuses. Et il devient moins coûteux d’importer du granite chinois en Bretagne pour paver les rues de Brest que de l’extraire sur place ! L’énergie bon marché est mère de la société de consommation et l’une des principales responsables des politiques ultra-libérales de délocalisation. Sans oublier ses effets sur l’environnement.

L’actualité nous le rappelle : c’est l’énergie bon marché qui a permis en agriculture des aventures qui maintenant, s’avèrent catastrophiques. On a ain&i pu cultiver des maïs très gourmands en eau (mais très rentables) dans des régions•sèches, puisque le surcoût lié à l’arrosage n’intervenait pas. Et en oubliant que l’eau, elle, ne se fabrique pas avec du pétrole... Mais ce sont ses effets sociologiques qui sont probablement les plus importants : ainsi l’énergie abondante a présidé à la concentration des trois quarts de l’humanité dans des mégalopoles et a profondément bouleversé la géographie humaine au niveau planétaire.

Ces stratégies néfastes, véritables cercles vicieux, imposent encore plus de consommation d’énergie pour les migrations quotidiennes forcées des citadins entre lieux de travail, de vie et de loisirs. On le voit, tout pousse à conclure qu’il faut en finir avec cette politique aux conséquences prévisibles désastreuses. Vite dit, pas vite fait. Pour indispensable qu’elle soit à terme, une politique de décroissance de la consommation énergétique sera très difficile à mettre en oeuvre, justement du fait qu’elle a façonné la société en profondeur. I1 faudra pourtant s’y résoudre si l’on veut que notre monde puisse survivre, tant aux pénuries inéluctables des matières premières qu’à la pollution planétaire produite par leur consommation. Mais le glissement vers d’autres solutions doit être très progressif et s’accompagner d’une politique à long terme de renchérissement du prix de l’énergie et de mise en place d’autres modes de vie. Il faut penser cette évolution en décennies, voire en siècles car une évolution trop rapide amènerai immédiatement le chaos et la mort poui beaucoup. Quand on voit dans quel éta de collapsus la moindre rupture d’approvisionnement plonge une grande ville, on peut imaginer ce qu’il adviendrait d’un monde où du jour au lendemain le coût de l’énergie serait multiplié par dix.

Et donc, seconde question : puisqu’il faut bien vivre en attendant cette évolution à long terme, quelle énergie doit-on produire qui soit moindre mal ?

En préalable il faut marteler cette évidence : ce n’est pas tant la production que la consommation d’énergie qui pose problème. L’océan ne se meurt pas des effets de la radioactivité au Japon ou des marées noires dans le golfe du Mexique, mais de l’accumulation du CO2 qui l’acidifie, des particules issues des matières plastiques qui tuent la vie pélagique ou des invasions d’algues toxiques issues de la décharge en mer de produits azotés industriels.

Mais parlons de production. Et en premier lieu des raisons qui font choisir tel ou tel type d’énergie. En France le nucléaire, choisi dans les années 60, avait comme motivation majeure l’indépendance énergétique du pays. Le XXI’siècle a changé la donne, la sécurité écologique, alimentaire et sanitaire est devenue prioritaire, et de ce point de vue nos pays sont devenus tellement interdépendants que cette question de l’indépendance strictement énergétique n’a sûrement plus la même signification qu’il y a 50 ans et doit être réexaminée.

Le nucléaire. Inutile de s’étendre sur ses dangers, nos journaux en ont donné une liste exhaustive depuis la catastrophe de Fukushima. Quel intérêt alors à poursuivre cette filière ? C’est que, quoi qu’on en dise, le nucléaire reste l’énergie non renouvelable la moins polluante. Cela vient du fait qu’elle est très localisée puisqu’elle ne peut être produite que dans de grosses centrales, ce qui permet (en théorie seulement hélas) une surveillance efficace. Le danger majeur, après l’irradiation ponctuelle des personnes proches des lieux d’accidents, réside dans la durée des pollutions, qui rendent les terres contaminées impropres à l’activité humaine pendant des décennies, voire des siècles. Son défaut principal est politico-économique : comment être sûr que la construction, l’entretien et la surveillance des centrales soient bien faits ? Tant que le doute subsistera le nucléaire fera l’objet d’un rejet compréhensible de la part des citoyens.

Le pétrole quant à lui reste la source la plus souple, puisqu’il peut être utilisé partout, tout le temps et dans des centrales de toutes tailles, depuis la méga-centrale thermique de 100 MW jusqu’à la tondeuse à gazon : n’oublions pas que quand on parle de production d’énergie, tout moteur doit être pris en compte puisque tout moteur est construit pour produire une énergie à partir d’un carburant. Le pétrole a le défaut de son avantage : sa dispersion en fait le plus polluant et le moins contrôlable, et les citadins du monde entier savent ce qu’ils doivent à la voiture en termes de contamination urbaine. Il est responsable avec le charbon du réchauffement planétaire et reste de loin le plus dangereux de tous pour l’environnement et la santé humaine. Enfin tout semble indiquer qu’il arrive à son pic de production, au moins pour le pétrole que l’on peut extraire sans dommages irrémédiables pour l’écosystème.

Les énergies renouvelables (solaire, éolienne, hydroélectrique) présentent tous les avantages quand on se limite à leurs seuls effets directs. C’est moins vrai quand on les analyse globalement : peu efficaces comparées aux précédentes, coûteuses - et polluantes - à la construction, gourmandes en espace.

Les experts considèrent qu’il faudrait plusieurs milliers d’hectares de champs d’éoliennes pour produire les 10 MW qu’une centrale (nucléaire ou thermique) produit sur 10 ha. Dans ces conditions le remplacement du parc nucléaire par un parc d’éolienne de même puissance utiliserait une surface telle qu’elle bouleverserait en profondeur la géographie de la France. En contrepartie, leurs effets directs sur l’environnement, s’ils ne sont pas nuls, sont encore relativement bénins. Elles sont aussi, et c’est un des non-dits dans les débats à leur sujet, des armes contre la politique énergétique actuelle. Il existe en France des milliers de micro-sources d’énergie renouvelable, qui pourraient sans peine remplacer nombre de moteurs thermiques au niveau local voire familial, mais donneraien’ citoyens une indépendance que les politique actuelle ne peut tolérer.

Quant aux agro-carburants, qui utilisent des terres agricoles au détriment de l’agriculture alimentaire, avec un rendement énergétique faible et au seul bénéfice financier de quelques-uns, ce sont tout simplement des aberrations monstrueuses.
La taille limitée de cet article ne permet pas d’aller plus loin dans la réflexion, qui restera donc incomplète. Il nous faudra poursuivre au cours de l’année, mais notre première conclusion est qu’il n’y pas de bonnes solutions : il n’y a que des pis-aller, tant que l’objectif restera celui d’une production d’énergie abondante.

Ce qui reste certain, c’est que rejeter le nucléaire sous l’influence de la catastrophe de Fukushima n’est pas une bonne idée Si rejet il y a, il faut évidemment qu’il y ait au préalable évaluation comparée des risques, recherche de solutions de rechanges - et de solutions qui ne soient pas pire que le mal.

Or on ne voit pas le début d’une telle réflexion chez ceux, à tous les niveaux politiques, qui crient haro sur telle ou telle source d’énergie.

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