Quelle droite pour demain ?

Propos recueillis par Arnaud Floch et Geoffroy Lejeune.

Samedi 28 juillet 2012 // La France

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Drapeau de FranceHormis leur appartenance à l’UMP, tout ou presque oppose Chantal Jouanno et Guillaume Peltier, que nous avons réunis pour ce face-à-face il y a deux semaines au siège de Valeurs actuelles. Ancienne secrétaire d’État à l’Écologie puis aux Sports, aujourd’hui sénatrice de Paris, la première incarne, avec Nathalie Kosciusko-Morizet et quelques autres, l’aile gauche de l’UMP. Se définissant elle-même comme écologiste et féministe, ne masquant pas sa "gêne" devant la "droitisation" de la campagne de Nicolas Sarkozy, elle est notamment favorable au retour d’un "front républicain" contre le FN. Le second fut militant lepéniste, mégrétiste, puis numéro deux du MPF de Philippe de Villiers, avant de rejoindre I’UMP. Propulsé porte-parole adjoint de la campagne de Sarkozy, il a été l’un des maîtres d’oeuvre de la ligne défendue par Patrick Buisson - dont il est proche. Identité de la droite, questions de société, bilan du sarkozysme, relations avec le Front national, stratégie pour la reconquête : deux mois après la défaite de l’ex-chef de l’État et quatre mois avant le prochain congrès de l’UMP qui élira le nouveau président du parti, Valeurs actuelles leur a ouvert ses colonnes.

Un avant-goût des débats qui vont traverser l’UMP à la rentrée et au cours des prochaines années. Débats au sein desquels nous tiendrons évidemment toute notre place. Chantal Jouanno. "Je suis écolo, féministe et très libérale sur les questions de société. Mais je suis de droite."

Pour vous, être de droite c’est quoi Chantal Jouanno.

On peut être écolo, féministe et très libérale sur les questions de société sans être de gauche. Etre de droite, pour moi, c’est penser que l’individu prime sur le collectif. Que la liberté et la responsabilité individuelles l’emportent sur le déterminisme social. L’État doit bien évidemment prendre en charge ceux qui sont en situation de dépendance, mais il doit surtout valoriser les gens qui font des efforts. La méritocratie constitue le coeur même des valeurs de la droite. Tout le reste en découle.

Guillaume Peltier : Pour moi, la droite se fonde sur les valeurs de responsabilité, d’autorité, de liberté et ale travail. La droite, c’est la justice et l’équilibre entre les droits et les devoirs. Nous avons un point commun avec Chantal : je pense, moi aussi, que tout se fonde sur la République et la méritocratie. Venu d’un milieu modeste, j’ai beaucoup reçu grâce à l’école et à la République. La gauche a fait de l’assistanat sa colonne vertébrale sur les questions économiques et sociales ; pour la droite, ce doit être le principe de responsabilité. J’ajoute que je ne me retrouve pas dans le terme de conservateur : Le monde, l’Europe et la France ont changé : nous aussi, nous devons être capables de nous adapter au nouveau monde.

La famille fait partie des "fondamentaux" de la droite. Le gouvernement vient d’annoncer qu’il allait légiférer sur le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels. Le sujet fait débat à l’UMP : peut-on, selon vous, y être favorable tout en étant de droite ?

G. P. Pour moi, les choses sont claires : la liberté de comportement doit être garantie et l’homophobie proscrite, mais la famille, c’est l’union d’un homme et d’une femme, avec des enfants. Je place les droits de l’enfant au-dessus des droits à l’enfant.

C.J. Il n’y a pas, sur les questions de société, de vérités de droite ou de gauche, mais des convictions intimes. Dès lors que le primat de la politique est de respecter la liberté individuelle, il n’y a pas de raison de distinguer les droits d’un couple homosexuel d’un couple hétérosexuel. Concernant l’adoption, je suis d’accord avec Guillaume : l’intérêt de l’enfant doit primer. Mais l’intérêt de l’enfant n’est-il pas, précisément, d’être élevé au sein d’une famille, quelle que soit sa forme, plutôt que dans une institution ?

Quelle sera votre position sur le droit de vote pour les étrangers aux élections locales, que la gauche, faute d’avoir obtenu les trois cinquièmes au Parlement, ne pourra faire passer sans l’apport de députés et sénateurs de droite ?

C.J. Je m’y opposerai certainement, mais pas au nom des risques supposés de communautarisme, auxquels je ne crois pas. Si j’y suis plutôt défavorable, c’est que, selon moi, le droit de vote doit être subordonné à une adhésion à nos valeurs républicaines et non au fait qu’un étranger paie ses impôts en France depuis plusieurs années — ce qui est un retour au vote censitaire, qui n’aurait aucun sens dans une démocratie. Ce qui a du sens, en revanche, c’est l’adhésion à notre pacte républicain, reposant sur la Déclaration des droits de l’homme, que chaque étranger signe lorsqu’il acquiert la nationalité française. On est français non pas par son sang ou parce qu’on est né en France, mais parce qu’on adhère à des valeurs. Pour donner le droit de vote à ceux qui le souhaitent, et le méritent, j’estime donc que la naturalisation est la meilleure solution.

G. P. Accorder le droit de vote aux étrangers, c’est clairement accroître le risque de dérives communautaires. Le fait que la gauche ne bénéficie pas, à elle seule, de la majorité des trois cinquièmes pour faire passer son texte donne à la droite une responsabilité historique : seules son unité et sa détermination permettront d’y faire barrage. Mais au-delà de ce risque, il est insupportable de voir cette classe politique qui accorde toujours plus de droits que de devoirs ! Il faut revoir totalement notre politique en matière d’immigration : revenir sur la logique d’acquisition automatique de la nationalité française, plus de fermeté sur l’immigration illégale et une réduction de moitié de l’immigration légale, comme l’a proposé Nicolas Sarkozy en 2012.

Quels ont été, selon vous, les principales réussites du quinquennat de Sarkozy ?

C.J. Sa principale réussite, ce sont ses réformes structurelles : le Grenelle de l’environnement, le grand emprunt, la réforme des universités... Il a posé les bases du développement de demain. Deuxième point extrêmement positif : sa gestion de la crise. Quand on compare l’état de la France, après les cinq années de la présidence de Nicolas Sarkozy, à celui des autres pays européens en matière de chômage, de croissance et de pouvoir d’achat, les chiffres le démontrent : il a pris et assumé les bonnes décisions - même lorsqu’elles étaient impopulaires.

G. P. Ce qui ressort, c’est sa capacité à briser les tabous dans lesquels la société française était enfermée depuis trente ans. Même si on n’a pas été assez loin et assez vite, il y a eu nombre d’avancées : la France des droits et des devoirs, les contreparties au RSA, l’interdiction du port de la burqa dans l’espace public, le service minimum, les peines planchers contre les récidivistes, la suppression des droits de succession, l’autonomie des universités... Il y a aussi le symbole fort donné à la valeur travail à travers la défiscalisation des heures supplémentaires et le statut d’auto entrepreneur, première étape de l’assouplissement du code du travail. Reste le grand chantier de l’école : le retour aux savoirs fondamentaux (lire, écrire, compter) au primaire ou encore la suppression du collège unique.

Reconnaissez-vous certaines erreurs ?

G. P. Nous avons manqué de pédagogie et d’audace dans la promotion du bilan de Nicolas Sarkozy et du gouvernement. Bilan solide et dont je suis fier. Je pense aussi à certains symboles malheureux, comme l’ouverture à gauche qui a déboussolé, à juste titre, une grande partie de notre électorat. Les électeurs de droite veulent de la clarté. En témoigne, notamment, le récent sondage Sofres-iTélé : interrogés sur la ligne politique de l’UMP, nos sympathisants répondent qu’elle est « comme il faut » à 50%, « pas assez à droite » à 25% et « trop à droite » à 16 %. Le problème de la droite aujourd’hui, c’est qu’il y a un fossé important entre notre électorat, qui n’a jamais été aussi décomplexé, et nos représentants, qui regardent davantage vers le centre. C.J. Je ne suis pas d’accord. Je continue d’approuver l’ouverture à gauche, même si l’on n’a peut-être pas choisi les bonnes personnes. Je conteste, surtout, cette idée que le quinquennat de Sarkozy aurait été trop "frileux" ; il a été très bon. On s’est trop excusé sur son bilan. À force de dire que les questions centrales étaient la sécurité et l’immigration, on a laissé penser qu’il n’avait rien fait sur ces sujets, ce qui était faux. Le Sarkozy de 2007 marchait sur deux jambes : immigration choisie d’un côté, suppression de la double peine de l’autre. C’était équilibré. A l’inverse, la fin de sa campagne de 2012 m’a gênée. La seule façon d’endiguer le vote populiste, c’est d’endiguer la crise. Pas d’adopter son discours.

On a trop parlé d’immigration ?

G.P. Comme Nicolas Sarkozy, je pense que l’immigration est un atout si elle est contrôlée mais un problème si elle n’est pas maîtrisée. Sur ce sujet, la droite est au milieu du gué. On a commencé à résoudre en partie le problème, mais nos compatriotes jugent cela insuffisant et nous disent : pendant cinq ans, vous n’en avez pas fait assez !

C.J. Mais l’immigration en tant que telle n’est pas un problème pour autant ! Nous, en tant que responsables publics, devons être capables d’expliquer que l’immigration n’est pas en soi une mauvaise chose. C’est quand on ghettoïse, quand on communautarise, qu’il y a problème... Nous ne partageons pas la même vision. Je crois que notre politique d’immigration n’est pas globalement un échec. Il y a certes des quartiers ghettoïsés, mais il ne faut pas caricaturer : la plupart des immigrés sont bien intégrés. Je n’aime pas ces discours trop tranchés qui divisent. Quand tu portes ce discours-là, toutes les personnes étrangères ou d’origine étrangère, et en premier lieu celles qui ont fait l’effort de s’intégrer, se sentent visées...

G. P. Eh bien moi,je crois que c’est l’inverse. Les immigrés dont tu parles nous disent : qu’est-ce que vous faites pour nous ? Vous continuez à faire venir chaque année des centaines de milliers d’étrangers alors que vous n’êtes pas capables, nous qui aimons la France et avons envie de nous intégrer, de nous trouver un job, un logement, un avenir... Le meilleur service que nous puissions leur rendre, c’est de limiter l’immigration. Il y a 7 millions de pauvres et 4 millions de chômeurs et on continue à faire venir 200 000 étrangers par an... c’est une folie.

Qu’avez-vous pensé, globalement, de la campagne de N Sarkozy ?

C.J. Au début, la dynamique était très bonne. Mais à partir du discours de Villepinte, on a développé une vision de l’Europe contraire à celle qui avait été portée durant le quinquennat. Je n’ai pas été à l’aise avec ce qu’on a appelé la"droitisation" de la campagne. Je reste convaincue qu’en défendant mieux son bilan, Nicolas Sarkozy aurait été moins fragilisé. Le résultat des législatives l’a confirmé.

G. P. Je pense au contraire que la campagne a été globalement une grande réussite. Nicolas Sarkozy avait de lourds handicaps : président sortant, contexte de crise internationale... Quand on regarde la moyenne des sondages, Sarkozy est à 22,5 % des voix au premier tour le 1er , février. Il obtiendra 27,5 % le 22 avril. Au second tour, il oscillait entre 36 et 40 %, avant d’atteindre 48,4 % le 6 mai. La stratégie choisie lui a donc fait gagner 5 points au premier touret 10 au second ! 66 % des sympathisants UMP sont favorables à des accords avec le FN. Comment l’UMP doit-elle "gérer" ses relations avec le Front dans les cinq années à venir ?

C.J. L’UMP doit refuser toute forme de relations avec le FN qui, à l’instar du Front de gauche avec les riches, exacerbe un discours d’intolérance à l’égard des étrangers. La frontière doit être 100 % étanche, car il n’y a pas de valeurs communes entre la droite républicaine et le FN - que je ne confonds cependant pas avec ses électeurs.

G. P. La réponse est triple. D’abord, un refus clair du front républicain, qui est la soumission au PS et à ses alliés —si nous ne sommes pas,clairs sur ce sujet-là, nombre de nos électeurs rejoindront le FN. Ensuite, le respect de tous les électeurs —les électeurs du FN ne doivent pas être considérés comme des citoyens de seconde zone. Enfin, le FN est faible quand la droite est forte : si la droite est capable de se refonder sur ses valeurs, la question du FN ne se posera plus ; ce que Sarkozy avait démontré en 2007.

C.J. Moi je suis favorable à un front républicain contre le FN. Entre deux candidats PS et FN, je voterai pour celui du PS. Lorsque Chirac s’est retrouvé face à Le Pen en 2002, qu’aurait-on pensé si la gauche avait appelé à s’abstenir ?

Êtes-vous favorables à l’exclusion de l’ancien député UMP Roland Chassain, qui s’est désisté aux législatives en faveur d’une candidate FN ?

C.J. Oui. Roland Chassain est un homme que j’apprécie, mais il s’est laissé emporter par son opposition personnelle à Michel Vauzelle : son geste est politiquement injustifiable.

G. P. Quand une règle est fixée par un parti, il faut s’y tenir, sinon c’est l’anarchie.

Quels sont les principaux enjeux du prochain congrès ?

C.J. Surtout pas les querelles de personnes ! Nous devons engager un débat de fond. Il faut séparer les valeurs morales, comme le courage, la générosité et la volonté, et les valeurs politiques. Concernant celles-ci, elle doit être placée au centre de tout. De même nous faut-il affirmer nos priorités budgétaires et européennes. Il faut répondre à la question : qu’est-ce qui nous différencie de la gauche et du FN ? La réponse, concernant la gauche, c’est que nous défendons le primat de l’individu : pas de culture de l’excuse, par exemple, en matière d’insécurité. La réponse, concernant le FN, c’est notre attachement à la solidarité, universelle et générationnelle, mais également aux défis écologiques, qui s’attachent, eux aussi, au bien commun.

G. P. Il ne faut pas tomber dans le choc des egos : nos électeurs attendent un grand débat de fond sur cinq enjeux majeurs. À ce titre, je souhaite être le porte-parole des adhérents et des électeurs de l’UMP. : la question de l’économie, du travail et du pouvoir d’achat. Il faut soutenir davantage les PME et les TPE qui créent 80 % des emplois. 2° : les questions sociales. Il faut lutter contre l’assistanat qui brise le pacte républicain et abîme la solidarité nationale. Les questions régaliennes de justice, de sécurité et d’immigration. Il faut dire non au laxisme de la gauche incarnée par Mme Taubira ; la République, la laïcité et la lutte contre le communautarisme. Il y a des angoisses justifiées sur notre mode de vie et nos traditions sur lesquelles on ne doit pas transiger. les questions liées à l’Europe. J’ai voté non an 2005 sur la Constitution européenne- et si l’on n’est pas capable de créer une Europe forte, qui nous protège, on sera incapable de réconcilier les peuples avec le bel idéal européen. Pour moi, le souverainisme et le fédéralisme appartiennent au siècle passé.

C.J. Je suis, moi, pour une Europe fédérale, d’où l’importance des débats qui auront lieu... Le fédéralisme, c’est l’avenir de l’Europe. L’Europe s’est construite avec l’idée fausse que l’économie (libre-échange, euro) allait créer une identité européenne. Il faut une Europe politique dans son fonctionnement et fédéraliste dans son organisation.

G. P. Nous sommes au moins d’accord sur un point : tous ces sujets méritent d’être débattus. Voilà pourquoi je demande très officiellement à Jean-François Copé et à François Filon d’organiser, avant le congrès de l’automne, des états généraux de la droite, qui nous permettront de parler exclusivement du fond. Bien que membre de l’UMP, aucun de vous n’a prononcé une fois le mot "gaullisme"...

C.J. J’ai beaucoup de considération pour le général de Gaulle, dont j’ai lu la plupart des biographies. Mais très honnêtement, cela ne nous parle plus tellement...

G. P. Le gaullisme est important, il a été fondateur. Avec d’autres, il nous a notamment légué le patriotisme. Mais le gaullisme, c’est le XXe siècle, c’est hier. Et nous, aujourd’hui, nous construisons demain !

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