Médiapart.

Québec : au cœur du mouvement étudiant.

Montréal, de notre envoyée spéciale

Vendredi 1er juin 2012 // Le Monde

« Il faut faire attention quand on réveille un peuple endormi », avertit le politologue Eric Martin sur un ton provocateur mais amusé. Le jeune professeur est encore surpris par la détermination de ses élèves, ces étudiants québécois qui participent à ce qui, en trois mois, est devenu la plus longue grève de l’histoire du Québec.

Carré rouge épinglé sur sa veste, Eric Martin préfère parler de « printemps québécois » que de « printemps érable », spécificité provinciale oblige, et ne cache pas avoir embrassé la cause des étudiants. Le politologue étudie de près la question de l’éducation dans la pensée néolibérale pour l’Institut de recherches et d’informations socio-économiques (IRIS), l’un des think tank de gauche du Québec, un lieu indispensable pour comprendre ce qui est en train de se tramer dans la province.

Car ce mouvement étudiant s’est transformé en une opposition tenace au gouvernement libéral de Jean Charest en place dans la province depuis 2003. La grève – ou « boycott des cours », expression retenue par le gouvernement puisque les étudiants ne sont pas régis par le droit du travail – est suivie par 150 000 à 300 000 étudiants selon les périodes, c’est-à-dire 30 à 60 % des étudiants.

Aujourd’hui, la révolte étudiante est sortie des campus, comme en témoigne le carré rouge porté par des Montréalais de tout âge, affiché dans les vitrines, devenu l’une des photos de profil Facebook à la mode chez les Québécois… Ce symbole est un héritage de la mobilisation étudiante de 2005, à l’époque contre les coupes budgétaires dans les programmes d’aides financières aux étudiants ; un carré rouge comme symbole de l’endettement des étudiants et de leur opposition au gouvernement.


© Iris Deroeux

Démarré au mois de février, le mouvement 2012 s’est depuis installé voire enlisé en grande partie en raison du refus du gouvernement de négocier avec les syndicats étudiants. Le conflit ne cesse de se durcir ; il se judiciarise aussi quand des étudiants opposés à la grève font valoir leur droit à aller en cours devant des tribunaux. Il a déjà provoqué la démission et le retrait de la vie politique de la ministre de l’éducation Line Beauchamp, le 14 mai, remplacée par Michelle Courchesne.

Depuis le 17 mai, le ton est encore monté d’un cran : le gouvernement a décidé d’adopter une loi spéciale pour interdire les piquets de grève, afin de forcer le retour en classe. Aujourd’hui, personne ne sait si les étudiants des universités en grève vont pouvoir valider leur session (c’est-à-dire rattraper leurs cours et ainsi valider le trimestre universitaire qui vient de s’écouler) ni comment peut se régler le casse-tête qui s’annonce à la rentrée prochaine, lorsque de nouveaux étudiants vont en plus devoir être intégrés.

Au commencement, il y a la décision du gouvernement québécois de Jean Charest d’augmenter les frais de scolarité. Ce dernier annonce, dès mars 2011, une hausse des frais d’inscription à l’université de 75 % sur cinq ans signifiant qu’en 2017, un Québécois devrait débourser 3 800 dollars (2 937 euros) par an pour étudier à l’université. Suivant les recommandations des recteurs d’université, le gouvernement estime que l’université québécoise est sous-financée et qu’elle doit rattraper le reste des universités canadiennes fonctionnant sur un modèle anglo-saxon, où une année d’étude coûte en moyenne 6 000 dollars.

« Ce gouvernement s’inspire directement de l’Angleterre où la scolarité est passée de la gratuité, en 1998, à 14 000 dollars par an à la rentrée prochaine. C’est ni plus ni moins la mise en application des idées défendues par le processus de Bologne aboutissant à une grande mutation de l’université dans laquelle la part de financement privé augmente, et dans laquelle le système de gouvernance évolue au profit des hommes d’affaires dans les conseils d’administration. Au bout du compte, les étudiants sont mieux contrôlés car ils sont obligés d’avoir recours à l’endettement. A terme, on a une éducation à l’américaine », résume Eric Martin, qui dénonçait déjà dans son essai Université.inc (coauteur Maxime Ouellet, aux éditions Lux) les logiques néolibérales appliquées à l’éducation.

Dans la province, cette augmentation importante des frais est en rupture avec les acquis de la « Révolution tranquille » des années 1960 (une période de mise en œuvre des principes de l’Etat providence) en matière d’éducation, essentiellement basés sur le rapport Parent. Celui-ci préconise une éducation gratuite, accessible à tous, et aboutit à la mise en place d’un réseau de collèges d’enseignement général et professionnel, les « cégep », offrant une transition entre le secondaire et l’université. 

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