Qatar : Insidieuse prise de contrôle.

Lundi 16 avril 2012 // Le Monde

Depuis plusieurs années, on n’entend plus parler que du Qatar qui semble avoir jeté son dévolu sur la France. Ces acquisitions répétées ne sont sans doute pas terminées et posent un certain nombre de problèmes.

Le Qatar c’est petit mais puissant. Pas plus grand que deux départements français, l’un de ses micro-États issus de la décolonisation britannique de la péninsule arabique. Pour la population, un peu plus d’un million et demi d’habitants dont 80 % sont des étrangers. Cela ne change politiquement pas grand chose d’ailleurs puisque l’émirat est un État féodal dont la vie institutionnelle est marquée par plusieurs coups d’État depuis l’indépendance. Le tenant du pouvoir actuel, Cheikh Hamad, l’a pris de force à son père en 1995. C’est avec l’Arabie Saoudite le seul État wahhabite, autant dire que ses relations quasi incestueuses avec les fondamentalistes religieux n’ont rien d’un doux rêve. Au plan international, le Qatar mène une politique plutôt illisible, allant du soutien à Ahmadinejad aux relations secrètes avec Israël...

Ce long préambule serait de nulle utilité si cet État n’était assis sur des réserves d’hydrocarbures, gigantesques pour quelques années encore, et si ce n’était le pays qui, au monde, possède le revenu par habitant le plus élevé. Les Qataris ont une obsession : durer. Les revenus du pétrole ne seront pas éternels et passées les années d’opulence il faut déjà préparer la suite.

Pour cela l’émirat achète de l’influence. Partout dans le monde et singulièrement beaucoup en France. Politiquement, l’État a créé la chaîne Al Jazeera, diffusée partout sur la planète en multilingue. Al Jazeera a joué un rôle actif dans les mouvements révolutionnaires au Moyen Orient et aidé à propager des idées dont le peuple qatari ne profitera évidemment jamais. On peut y parler de tout sauf de la situation intérieure...

Mais le point le plus important n’est pas là. Via son fonds souverain, très richement doté, le pays met, en France, la main sur des pans entiers de nos sociétés avec au moins la bienveillance des autorités françaises. Notre pays semble avoir été choisi comme tête de pont de la présence qatarie en Europe. Cela a commencé en 2011 avec le rachat d’une partie des droits de retransmission de la Ligue 1 au profit de la chaîne qatari mais, au-delà, l’appétit de l’émirat va beaucoup plus loin.

Le fonds souverain s’est emparé de portions entières de grands groupe français tels Vivendi, Vinci, LVMH mais plus grave Areva et Lagardère. Pour les premiers, ce ne sont que des participations faibles, bien en deçà de ce qui est même utile pourpeser. C’est le dernier groupe qui fait aujourd’hui l’actualité puisqu’il y a quelques jours, le Qatar est monté à plus de 10 % de son capital. A priori pas de risque puisque Lagardère est une société en commandite et que le pouvoir d’Arnaud Lagardère ne peut que difficilement être remis en cause. La question n’est donc pas d’une prise de contrôle, encore que... Le groupe est mat en point, nul ne l’ignore. Les fautes répétées, quelquefois voisines du ridicule, du pâle héritier de son illustre père jettent un doute sur la pérennité de quelques-unes de ses activités. N’est pas François-Henri Pinault qui veut...

Rien n’empêche de penser qu’à terme, le groupe Lagardère ne soit obligé de se séparer de certains de ses bijoux pour pallier les lubies de son président. Et là, la vente d’un certain nombre d’entités, par appartement, intéresse visiblement à terme le Qatar. Au-delà, le groupe Lagardère possède une partie d’EADS, société dont il est inutile de souligner la dimension stratégique. La légèreté et l’amateurisme qui président aux destinées du groupe Lagardère, sorte de ventre mou de l’économie française, pourraient avoir à terme des conséquences tant économiques et sociales que politiques.

Au demeurant, on peut ou non être choqué que des éléments du patrimoine national, tels deux hôtels particuliers de la Place Vendôme et le fameux hôtel Lambert nous échappent, ce ne sont pas les seuls. Ce qui choque, à coup sûr, c’est la bienveillance, voire la participation active des autorités françaises et les liens de proximité, voire d’amitié - plus encore pour certains - entre l’émir du Qatar et des membres de l’entourage proche du supposé Président. En 2008, le gouvernement à fait adopter par le Parlement un statut fiscal spécial pour l’émirat, exorbitant du droit français. Lui étaient concédés des avantages que l’on n’avait jamais vus jusqu’alors. On murmure que c’est l’Élysée lui-même qui gère les rapports entre entreprises privées et autorités qataries. Nicolas Sarkozy, par l’intermédiaire de plusieurs de ses proches ne dédaigne pas de se mêler à ce type d’affaires fort éloignées de son domaine constitutionnel. Au reste, beaucoup de politiques français, de tous bords, entretiennent les meilleures relations du monde avec cet État moyenâgeux et un tantinet rapace.

Quelles sont les vraies raisons d’un tel traitement ? C’est là que le bât blesse. Entretenir des relations de ce type avec cet État pose d’évidentes questions de moralité publique. Il est bien dommage que ce soit, une fois de plus, Marine Le Pen qui pose la question avec le sens de la nuance et la délicatesse qui la caractérise. Passons cela. Il est incompréhensible que des grands groupes nationaux soient aussi perméables à des influences étrangères plutôt mal venues. Des États comparables à la France ne se laissent pas ainsi dépouiller et veillent à ce que les fleurons de leur économie restent sous contrôle de nationaux.

Répondre à cet article