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Prothèses PIP : les chirurgiens savaient tout, ou presque.

Par Michel de Pracontal

Mardi 25 mars 2014 // Santé

Bien avant que la fraude de PIP ne soit épinglée par l’Afssaps en 2010, les chirurgiens clients de l’entreprise savaient à peu près tout de ses dysfonctionnements et certains soupçonnaient que les contrôles étaient truqués. C’est ce que démontrent des documents inédits révélés par Mediapart.

Fin 2013, Jean-Claude Mas, patron-fondateur de PIP, et quatre dirigeants de sa société ont été condamnés pour tromperie aggravée par le tribunal de Marseille. Les médias ont décrit en détail la manière dont la société de La Seyne-sur-Mer, épinglée en mars 2010 pour avoir vendu des prothèses mammaires remplies d’un gel de silicone frauduleux, avait truqué les contrôles pour masquer l’utilisation d’un gel non médical. En revanche, on ne savait à peu près rien des relations entre PIP et sa clientèle de chirurgiens plasticiens, opérant dans des cliniques privées ou dans des hôpitaux publics, qui ont acheté et posé les prothèses frauduleuses, parfois au rythme de plusieurs centaines par an.

Mediapart a pu se procurer l’ensemble des rapports mensuels d’activité établis par la direction commerciale de PIP entre début 2005 et fin 2009, juste avant la liquidation de l’entreprise. A l’exemple de ces lignes, rédigées en novembre 2005 par un représentant commercial de PIP : « La situation des ruptures (de stocks) est totalement incompréhensible et dure depuis… 2002. Le cas du docteur Delgove est symptomatique, plusieurs commandes non honorées, les prothèses commandées en MX remplacées par des TX (alors qu’il n’en souhaite plus…)… Tout ceci alors que la concurrence effectue le “forcing” pour nous déloger… Le Dr Delgove a posé plus de 180 paires PIP en 2004 !! À titre d’information, je viens de régler, la semaine dernière, pour lui près de 1100 € à l’occasion du congrès de la Sofcpre (société française de chirurgie plastique et reconstructrice)… ceci pour que la semaine suivante, il soit contraint de passer commande ailleurs faute de pouvoir se faire livrer par PIP. »

Ces documents internes, inédits jusqu’ici, éclairent l’affaire d’un jour nouveau. Ils montrent que lorsque la fraude a été découverte, le manque de fiabilité de PIP était depuis longtemps un secret de Polichinelle dans le milieu des chirurgiens plasticiens. Les rapports des commerciaux montrent de fortes tensions entre PIP et ses clients exaspérés par les dysfonctionnements chroniques de l’entreprise : mauvaise gestion des stocks, suivi irrégulier des commandes, qualité de fabrication instable, etc. Ils font apparaître que dès 2006 et surtout à partir de 2007, les commerciaux se sont sérieusement inquiétés de la multiplication des ruptures de prothèses. Ils révèlent que certains chirurgiens ont mis en cause le gel PIP dès 2007, et ont soupçonné une fraude aux contrôles au moins un an avant qu’elle ne soit mise en évidence, en mars 2010, par une inspection de l’Afssaps (Agence française pour la sécurité sanitaire des produits de santé, devenue l’Ansm). On découvre, enfin, que PIP a su s’assurer le soutien de certains experts et a entretenu des relations suivies avec les centres anti-cancer, qui ont continué d’acheter ses prothèses alors que de nombreux chirurgiens se détournaient de la société de Mas.

Le site de PIP à La Seyne-sur-Mer
Le site de PIP à La Seyne-sur-Mer © Reuters

Dès 2005, nombreux défauts de qualité ou dysfonctionnements de gestion chez PIP

En mars 2005, les commerciaux de PIP craignent de perdre un important client, le docteur Guy-Henri Muller, à Strasbourg : « Suite à de nombreux problèmes rencontrés avec PIP (extrusions, cas de formation de liquide séreux important lors de reconstructions, ruptures de stock à gérer), ce très gros client a laissé sous-entendre qu’il pourrait très prochainement aller à la concurrence. Ceci serait fort dommageable car Dr Muller a une très forte notoriété. »
Des clients de PIP protestent contre la présence, sur l’enveloppe de nombreuses prothèses, de cheveux, de bulles, de peluches, de taches ou de traces de silicone. En février 2007, à propos d’une réclamation d’un fidèle client – le docteur Dominique Antz, de Mulhouse –, concernant des défauts de texturation, le représentant pose la question : « Comment des enveloppes avec ce type de défaut peuvent-elles franchir le contrôle qualité ? » Le même rédacteur déplore que le chirurgien ait été réduit à « ouvrir 7 boîtes d’implants PIP… pour en éliminer 5… et en poser 2 !! ».

Les représentants signalent de nombreux retards de livraison et des problèmes récurrents de conditionnement ou d’étiquetage. En septembre 2005, le docteur Richard Abs, de la clinique Phénicia à Marseille, « est très mécontent de ne pouvoir obtenir des prothèses de fesses (xième relance) ». En novembre 2007, le CHU de Toulouse reçoit des « livraisons catastrophiques » de gabarits gonflables, conditionnés de façon anarchique : « Parfois, on en met 2 dans une mallette en plastique, parfois 1 seul. Ils sont parfois envoyés dans des valisettes transparentes à fond bleu. Sur une même livraison, les 2 mallettes différentes peuvent être utilisées ! Parfois, ils sont livrés sans valisette, en vrac, dans des cartons. » Avril 2008 : « Le docteur Mage a ouvert une 205 cc à la clinique Antoine de Padoue à Bordeaux. À l’intérieur, une 470 cc !… » Moins d’un an après, le même médecin subira la même mésaventure…

En avril 2005, un problème d’une autre nature : le docteur Alfred Fitoussi, qui travaille à l’institut Curie et à la clinique Saint-Jean-de-Dieu, « a réclamé à nouveau ses honoraires concernant une communication faite au congrès d’Israël en accord avec le distributeur local ». Fitoussi n’en continue pas moins à travailler sur des présentations ou des ateliers pour PIP, même si, en février 2006, il est toujours « très mécontent » de n’avoir aucun règlement.

Dans le compte rendu de mai 2005, on apprend que le docteur Fitoussi « a réitéré sa demande sur les tailles réelles de prothèses asymétriques ». Exclusivité PIP, les prothèses asymétriques sont surtout destinées à le reconstruction mammaire pour les patientes opérées lors d’un cancer du sein. Elles permettent parfois d’obtenir de meilleurs résultats que les prothèses classiques rondes, mais les clients de PIP se plaignent souvent du fait que la gamme soit trop étroite et ne comporte pas assez de tailles. Qui plus est, dans certains cas, ces prothèses asymétriques deviennent rondes…

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