Mediapart

Printemps : au bonheur du grand capital.

Par Martine Orange

Vendredi 3 mai 2013 // La France

Prédation financière et dévastation sociale

En novembre 2012, les dirigeants du groupe Borletti avaient établi un plan de développement très ambitieux pour le groupe Printemps. Tirant un trait sur la croissance de la clientèle française habituelle, qui au mieux ne pouvait que stagner selon eux, ils tablaient sur une forte croissance de la clientèle internationale après le repositionnement des grands magasins. À se référer à leurs chiffres, la contribution de 1 % sur le chiffre d’affaires pourrait leur assurer au minimum 15 millions d’euros par an, soit plus de 100 millions d’euros sur sept ans. En droit français, cette compensation pourrait relever de l’abus de biens sociaux. Mais cela ne semble pas inquiéter les avocats qui ont rédigé l’accord.

Quant à l’intéressement, si l’on s’en tient à leur prévision d’un résultat d’exploitation de 250 millions en 2017, cela leur ferait un intéressement de 280 millions d’euros. Des sommes gigantesques. On comprend mieux la grande discrétion des dirigeants de Borletti sur l’accord secret signé avec le fonds qatari et ses à-côtés.

Pour ne rien faire apparaître, les dirigeants du groupe Borletti ont bâti un plan de bataille.

Première étape, ils prévoient de racheter comme si de rien n’était les 70 % détenus par leur partenaire dans le Printemps et d’assurer les lignes de crédit nécessaires au fonctionnement de la chaîne. Deuxième étape : Borletti Management, filiale du groupe Borletti qui porte tout le contrat d’intéressement lié au Printemps, est scindé. Tout ce qui n’a pas trait au Printemps est placé dans une autre structure. Étape trois : French Properties rachète les parts du groupe aux autres actionnaires. Étape quatre : les dirigeants restés seuls avec la société qatari se font racheter leurs parts dans le Printemps à un prix sans doute supérieur à celui des autres actionnaires, en invoquant la vente de leurs droits de gestion. Mais ceux-ci ont par ailleurs négocié un nouvel accord extraordinaire de management.

Selon nos informations, les dirigeants du groupe Borletti pourraient toucher au minimum 500 millions d’euros au terme du débouclage de l’ensemble de cette transaction. La somme laisse perplexe, d’autant que tout est réalisé dans un secteur les grands magasins où la rentabilité est assez faible.

Cette prédation financière aura un coût. Car il faudra bien amortir tout cela sur d’autres postes, comme ne manqueront pas de le réclamer d’éminents gestionnaires. À l’évidence, tout le poids retombera sur le social. 

Car French Properties a bien l’intention de retrouver sa mise rapidement. Son projet, selon nos informations, est de transformer les grands magasins du Printemps, au moins ceux du boulevard Haussmann à Paris ceux de province semblant plutôt appelés à être vendus tout ou partie pour en faire un grand espace commercial de luxe, le fonds du Qatar ayant de grandes ambitions dans ce domaine. Dans ce type de magasin, ce sont les marques elles-mêmes qui emploient le personnel sur place, avec des statuts plus ou moins précaires.

Il n’y aura peu voire plus de salariés travaillant directement pour le Printemps. Une grande partie des employés de la chaîne, qui ont pourtant consenti d’importants efforts (horaires de nuit, ouverture le dimanche, modération salariale) pour maintenir leurs magasins, sont donc menacés. On parlera alors des charges sociales, de l’inadaptation des salariés français au vaste mouvement de la mondialisation. Mais que dira-t-on de cette dévastation financière pour le bénéfice d’une poignée de personnes ?

Dans le cadre de cette enquête, le groupe Borletti a été contacté. Une chargée de communication nous a rappelé niant toutes les informations que lui avons soumises. Le cabinet d’avocats Darrois travaillant pour lui n’a pas retourné nos appels. La société French Properties n’a pas retourné notre appel. Un long mail avec de nombreuses questions a été envoyé au cabinet d’avocat Baker & McKenzie. Il est resté sans réponse.

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