Afrique Education

« Prenons la culture au serieux » : Yande Chritiane Diop.

Mardi 18 mars 2014, par Jean Paul Tedga // L’Afrique

La communauté internationale fêtera, le 8 mars, la Journée internationale de la femme. Journée consacrée à la femme dont les mérites, pour le devenir, de l’humanité, ne sont plus à démontrer. Afrique Education a voulu mettre, en avant, cette année, une femme simple, discrète, ambitieuse, dont l’action politique et culturelle, est au coeur de l’émancipation de l’homme noir dans le monde. ’Directrice de Présence Africaine, depuis le décès de son époux, en 1980, Madame Yandé Christiane Diop mérite tous nos éloges, toute notre reconnaissance, toute notre gratitude. Que serions-nous sans l’institution Présence Africaine ? Nous ne nous posons pas cette question parce qu’elle est toujours vivante, domiciliée, 25 bis, rue des Écoles, dans le 5e arrondissement de Paris. Au coeur du Quartier latin. Et ce depuis plus d’un demi-siècle.

L’Afrique est fière de compter avec Présence Africaine. Pas un seul intellectuel africain n’ignore cette illustre maison ni ses réalisations. Mais que de difficultés pour tenir le cap fixé par le très regretté Alioune Diop !Dans cette interview d’une grande simplicité, Madame Yandé Christiane Diop, qui se répand peu dans les médias (pour ne pas dire jamais), a pris son temps, avec une grande débauche d’énergie (elle a 88 ans) pour partager, avec nous, l’autre facette de sa vénérable maison.

Afrique éducation : : Que représente la fête du 8 mars pour vous ?

Yandé Christiane Diop : J’avoue que cette fête, certes, très importante, n’est pas, pour moi, quelque chose d’exceptionnel. La femme mérite, vraiment, d’être fêtée. Elle mérite qu’on la mette à l’honneur.

Parlant de vous, vous avez repris l’œuvre Moore Diop, votre distingué époux, après sa mort, en mai 1980. Ça n’a pas été dur pour vous ?

Très dur même. Comment ai-je, finalement, surmonté les difficultés ? Peut-être que mon origine camerounaise m’a aidée à ne pas baisser les bras. Je ne veux pas dire, par là, que mon origine sénégalaise n’y est pas, aussi, pour quelque chose. Je veux, simplement, préciser que j’avais la chance d’avoir une maman camerounaise solide, Maria Mandessi Bell, têtue même, qui ne savait pas courber l’échine face à l’adversité. Elle ne comptait que sur elle-même et c’est sous son aisselle que j’ai été façonnée à l’effort, que j’ai eu la preuve que la foi pouvait soulever les montagnes, à condition d’y croire et de travailler pour réussir. Ma mère m’a appris que « impossible n’était pas camerounais ». C’est dans cette réserve de confiance et de dynamisme que j’ai puisé la source qui a abreuvé mon succès. Je précise que le fondateur de Présence Africaine n’était pas un financier de formation. Alioune Diop était un jeune professeur de lettres, qui n’était même pas agrégé, avec un salaire modeste. Cela dit, sa foi était inébranlable. L’ayant vu à l’oeuvre, il était hors de question, pour moi, d’abandonner ce qu’il avait commencé, avec tant de vigueur. Je me devais, à tout prix, de continuer, mieux, de réussir.

Ça n’a pas été facile parce que - je dois vous l’avouer, Monsieur Tédga - je n’ai pas été aidée. Mais je suis croyante et Présence Africaine a tenu bon, malgré les convoitises et les désirs de certains de la faire disparaître. Mais j’avais, aussi, de très très bons amis qui m’ont soutenu. J’ai, également, eu la chance que ma fille, Suzanne Diop, après sa retraite, de l’Unesco, m’ait, gentiment, proposé de venir m’aider. Je n’ai pas dit non. Voilà la chance que j’ai eue : des amis fidèles autour de moi, et ma fille. Pour terminer sur cette question, je dois dire que la foi, c’est quelque chose d’important. Et j’ai la chance d’avoir cette foi.

Quand vous parlez de convoitises ; De qui parlez-vous ? ! A quoi vous allusion ?

Je n’aime pas les histoires qui fâchent. Je vous laisserai, donc, sur votre faim.

Dieu merci ! Vous avez réussi à braver toutes les difficultés.

Non, des difficultés essentielles, pour ne pas perdre ce pour quoi Alioune Diop était décédé. Pour ne rien vous cacher, parce qu’il y avait des soucis. D’énormes soucis à faire fonctionner cette maison. Comme je vous l’ai dit, il n’est pas né financier ni porteur de gros moyens. Il manageait Présence Africaine avec son seul petit salaire d’enseignant, qui devait, aussi, nourrir sa famille. Cela dit, je ne regrette rien. Au contraire, je suis fière d’avoir participé à cette aventure merveilleuse, exaltante.

Vraiment merveilleuse et très exaltante.

Vraiment. J’ai rencontré des gens formidables comme Léopold Sédar Senghor (l’ancien président du Sénégal et un des pères de Francophonie, ndlr), Aimé Césair, (le « frère total » de Senghoi ancien député-maire de Fort de France en Martinique, ndlr), Frant Fanon (psychiatre et essayiste, martiniquais totalement impliqué dans les luttes d’indépendant, africaines, mort en 1961 dan l’Etat du Maryland, aux Etats-Unis ndlr), Julius Nyerere (le mwalim dirigea la Tanzanie de 1964 1985, ndlr), Jacques Rabemanar jara (vice-président de Madaga ; car jusqu’en 1972, ndlr), le père Jean Augustin Maydieu (un prêtre dominicain atypique qui avait ses entrées partout même auprès de dirigeants politiques comme Charles de Gaulle, ndlr). La liste est loin d’être exhaustive.

J’ai rencontré, aussi, le président guinéen, Ahmed Sékou Touré, mais aussi, le Grand Mandela et Winnie rue de Valois (Ministère français de la Culture, ndlr), le prés dent Kwame NKrumah, père de l’Etat ghanéen, Malcom X militant africain-américain des droits de l’homme assassiné, en 1965, à New York, aux Etats-Unis, ndlr), Jomo Kenyatta (père de l’actuel président du Kenya et lui-même président de 1964 à 1978, ndlr), à Nairobi, même Abdelaziz Bouteflika avant qu’il devienne président, etc. Tous ces hommes (que je n’ai pas tous cités) m’ont marqué. Ils étaient chrétiens, musulmans, animistes, athées. Cela comptait peu. Le plus important, c’était que nous avions une ambition commune : la place de l’homme noir. Fanon, par exemple, était un homme de gauche. Césaire, avec sa fameuse lettre à Maurice Thorez (secrétaire général du parti communiste français de 1930 à 1964, ndlr), était, aussi, un véritable homme de gauche. Le combat était ardu. Je me souviens que la plupart de ces personnalités voulaient, toujours, être devant, et nous, les Noirs, devions être derrière. Césaire a refusé cela.

J’ai rencontré, aussi, Elsa Triolet, l’épouse de Louis Aragon qui, dans le domaine de la poésie, avait quelques problèmes avec Césaire. La grande Joséphine Baker, aussi nous a soutenus, en acceptant la vice-présidence de notre association, la Société africaine de culture (aujourd’hui « Communauté africaine de culture »). Aujourd’hui, j’ai beaucoup d’admiration pour Christiane Taubira (Garde des Sceaux Ministre de la Justice dans le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Députée de Guyane, elle avait fait voter la Loi Taubira en mai 2001 qui reconnait la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, ndlr) parce que c’est une femme de caractère et de conviction. Elle est très cultivée.

Un mot sur votre célèbre revue « Présence Africaine » qui a fêté son cinquantième anniversaire récemment ?

La revue « Présence Africaine » continue. Elle est difficile à maintenir en vie. car elle coûte cher, mais je reviens à la même explication : tant que la culture ne sera pas reconnue comme un élément essentiel pour le développement, pour l’émancipation d’un peuple, il ne sera pas facile de soutenir, financièrement, les revues comme « Présence Africaine ». Mais encore une fois, j’ai la foi, l’espoir. Je n’oublie pas le Comité de patronage que formaient des personnalités de premier plan de la culture française, comme Jean-Paul Sartre, André Gide, Albert Camus, Théodore Monod, et d’autres. Je pense aussi, au film documentaire « Les statues meurent aussi » réalisé sur commande de la revue Présence Africaine, par Alain Resnais et Chris Marker. Le film appartient aujourd’hui, à Présence Africaine et est demandé dans le monde entier (biennales.)

Quels sont vos plus grands auteurs (anciens et contemporains) ?

Il y a Aimé Césaire dont je viens de parler, Léon-Gontran Damas (écrivain, poète et homme politique français, né à Cayenne, en 1912, qui a créé, dans les années 1940, avec Césaire et Senghor, le mouvement de la négritude, ndlr), Birago Diop (mort à Dakar, en 1989, est l’auteur entre autres de « Les contes d’Amadou Koumba », ndlr), Djibril Tamsir Niane (écrivain et historien guinéen, ndlr), David Diop, Wole Soyinka, prix Nobel de littérature, Joseph Zobel, l’auteur de la Rue Cases-Nègres, Olympe Bhêly-Quénum (un auteur béninois dont les oeuvres sont inscrites au programme scolaire en Afrique, et chroniqueur littéraire à Afrique Education, ndlr), Boubou Hama, Senghor, Williams Sassine (écrivain guinéen mort en 1997, à Conakry, à l’âge de 53 ans, ndlr), Cheikh Anta Diop (égyptologue, historien, anthropologue et homme politique sénégalais mort, à Dakar, en 1986, ndlr), Théophile Obenga (égyptologue, philosophe, historien et linguiste congolais, ndlr), Mongo Beti (romancier et essayiste le plus célèbre du Cameroun, mort, en 2001, ndlr), Bernard Dadié, Sembène Ousmane (écrivain et réalisateur sénégalais, ndlr). Henri Lopes, Seydou Badian, Ibrahima Baba Kaké.

Je n’oublie pas la Malienne, Aoua Keita, une femme remarquable qu’on va publier à nouveau bientôt. Cyprian Ekawensi, Chinua Achebe avant qu’il ne soit repris par Actes Sud, Nazi Boni, Ambroise Kom. J’avoue que nous n’avions pas beaucoup de femmes, à l’époque, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de femmes qui écrivaient. Il y avait, c’est vrai, surtout, les hommes.

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