Poutine, le mâle dominant que le monde nous envie.

Mardi 29 mai 2012, par Fiodor Loukianov // Le Monde

Drapeau de FranceUn politologue russe de renom explique-pourquoi, alors qu’il entame son troisième mandat de président plutôt autoritaire, le leader russe n’est pas perçu comme un vulgaire autocrate par les dirigeants occidentaux.

Ils sont peu nombreux, dans le monde, les hommes d’État qui peuvent se targuer d’avoir fait de leur nom une véritable marque. Vladimir Poutine est l’un d’entre eux. En presque treize ans de présence au pouvoir et dans l’arène internationale, le leader, deux fois Premier ministre et deux fois président, est devenu non seulement le symbole de son pays, mais aussi l’incarnation d’un certain type d’homme politique.

C’est le fruit de l’époque de transition en Russie comme dans le reste du monde, une période qui se caractérise par une déstabilisation générale des repères politiques, un ébranlement des idéologies traditionnelles, une porosité, voire un effacement des frontières, et l’apparition de nouvelles lignes de démarcation.

Sur fond de relativisme moral croissant, de chaos conceptuel, de brouillage des genres et de perte générale de confiance en l’avenir, la demande de leaders forts, capables de mener coûte que coûte leur, est l’autre face de la fascination qu’il exerce
projet à bien, est en hausse. Dans les démocraties développées, l’apparition de ce type de personnage est quasi impossible, bien que les débats sur l’impuissance dévastatrice des formes démocratiques de gouvernance en période de crise se multiplient.

Mais les sociétés qui se trouvent elles-mêmes en période de transition [politique] peuvent encore se le permettre : chez elles, les institutions limitant le pouvoir personnel ne sont pas encore en place et l’on croit encore qu’une prise de décision rapide et simple est possible.

Si ce genre de dirigeant fait son apparition dans un petit pays dépendant des circonstances extérieures, il devient tout simplement un paria (comme Alexandre Loukachenko en Biélorussie) ou, dans le meilleur des cas, un "enfant terrible" (comme Viktor Orban en Hongrie). Mais, dans un Etat gigantesque doté de ressources en matières premières et d’un potentiel nucléaire énormes, voué par définition à jouer un rôle majeur dans la politique mondiale, il peut tenter de s’imposer en tant que modèle alternatif. Poutine est l’incarnation idéale de ce modèle.

Vladimir Poutine est perçu dans le monde comme plus fort et plus influent que le pays même qu’il dirige. Concernant la Russie, l’image d’un Etat replié sur son pétrole ou d’une "cleptocratie" finissante est très répandue en Occident, mais le chef de cet Etat n’est pas assimilé à un Mobutu ou à un Mugabe, n’en déplaise à l’opposition russe. On le trouve d’une perfidie raffinée - c’est un joueur doublement redoutable, prompt à déployer les moyens nécessaires à la réalisation de ses projets. La diabolisation de Poutine dans les médias et l’opinion publique occidentaux n’est que l’autre face du sentiment de fascination pour cette personnalité qui fait ce qui n’est à la portée d’aucun leader occidental, tous étant entravés par les institutions démocratiques.

C’est un leader anti-idéologique par définition, ce qui lui permet d’une part de faire tous les virages politiques nécessaires, d’autre part d’utiliser n’importe quelle rhétorique selon ses besoins. Il pratique ouvertement le politiquement incorrect, ce qui lui permet de formuler sans détour certaines priorités. Son obsession de la souveraineté lui octroie beaucoup de souplesse dans le grand jeu mondial : la Russie est l’un des rares pays au monde à avoir conservé les coudées franches par rapport à toutes sortes d’alliances, et par ailleurs elle est suffisamment puissante pour mettre à profit cette liberté. Poutine applique les principes de la realpolitik caractérisée par les rapports de forces, où compte le potentiel et non les intentions, et où le prestige est considéré comme un élément matériel. C’est une approche souvent critiquée pour sa désuétude, mais qui ale mérite d’être simple et claire.

Enfin, et c’est peut-être le plus important, Poutine est considéré comme le maître absolu chez lui. Tout cela demeure inaccessible aux leaders occidentaux. Ces derniers ont les mains liées par l’idéologie, les alliances (Otan), la nécessité d’envelopper leurs intentions dans une propagande si épaisse qu’ils finissent par perdre de vue leurs objectifs réels. Enfin, ils dépendent beaucoup des opinions publiques, électeurs, groupes d’intérêts..

Poutine a encore une autre facette, tournée cette fois non vers l’Occident, mais vers l’Orient : celle d’un politique capable de contrer l’hégémonie américaine et de faire avancer le monde multipolaire. Il ne s’agit pas ici de la puissance réelle de la Russie, mais de sa détermination et d’une stratégie de communication efficace. Grâce à cela, dans l’ancien "tiers-monde’ y compris en Chine et en Inde, la Russie a conservé une réputation de contrepoids à l’Amérique, alors que dans les faits Pékin serait beaucoup plus à même de remplir cette fonction.

Poutine jouit d’une certaine popularité dans le monde, et cela témoigne du désarroi qui règne dans les esprits, un mélange de peur à l’égard de ceux qui continuent d’être agissants dans les périodes troublées et d’espoir diffus que ce type de "mâle dominant" puisse apporter de la clarté dans cette situation confuse. Vladimir Poutine conservera-t-il cette image et, par voie de conséquence, son poids dans la politique mondiale au cours de son troisième mandat ? Le paradoxes est que, pour cela, il lui faudra entretenir un niveau mesuré d’autoritarisme, pour rendre possible tout ce qui a été décrit plus haut. Toute déviation détruira ce beau tableau. Mais l’atmosphère politique de la Russie est entrain de changer, et face à cette évolution Poutine devra opter pour l’une ou l’autre attitude. Un glissement vers Loukachenko fera de lui un vulgaire autocrate, qui tôt ou tard perdra sa pertinence, puis le pouvoir. Quant à la libéralisation, elle détruit l’environnement du dirigeant fort, auquel sont soumis tous les processus internes et sans lequel aucun accord ne peut être conclu. La frontière est ténue. Et, si Poutine trébuche, ils seront nombreux, à l’intérieur comme à l’extérieur, à s’empresser de le faire tomber.

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