Pour en finir avec les combats de coqs.

Lundi 18 juin 2012 // La France

Drapeau de FranceQuand,en 1965, Jean Lecanuet se dressait contre Charles de Gaulle en candidat des Etats-Unis d’Europe et pour la sauvegarde d’une alliance atlantique qu’il accusait le Général de vouloir saper, on pouvait le suivre ou le combattre, mais il ne serait venu à l’idée de personne- de trouver la querelle médiocre... Pas plus que n’était médiocre, quoi qu’on puisse penser de l’IVG,le combat désespéré que, dix ans plus tard, mena Michel Debré contre une partie de ses amis pour tenter de s’opposer à la légalisation de l’avortement, voulue par Valéry Giscard d’Estaing.

Quand, en 1986, Jacques Chirac proposait de réformer le code de la nationalité pour en finir avec l’automaticité qui rend français à 18 ans des générations de jeunes gens nés de parents étrangers, sans qu’ils l’aient jamais demandé ni, à fortiori, aient fait preuve de la moindre volonté d’assimilation, chacun sentait bien, quel que soit son camp, qu’on touchait, là aussi, un enjeu de civilisation. Même chose de l’affrontement homérique qui secoua la droite à propos de la ratification du traité de Maastricht (1992) ou quand, l’année suivante, Philippe Séguin sonnait la charge contre les accords du Gatt (l’actuelle OMC) instituant un libre-échange mondial qui, prévenait-il, déboucherait sur un Munich social..

Lecanuet contre de Gaulle ; Debré contre Giscard ; Séguin contre Balladur ; mais aussi, dans une certaine mesure, Bayrou contre Sarkozy : la liste est longue des affrontements porteurs de sens qui, depuis un demi-siècle, ont secoué la droite parlementaire. On peut en dire autant de la gauche, qu’il s’agisse du conflit Mitterrand-Marchais à propos de l’attitude à adopter envers l’Union soviétique (« Les pacifistes sont à l’ouest, les missiles sont à l’est », résumait le premier) ou de l’affrontement Delors-Chevènement quand, parvenu au pouvoir en 1981, le PS dut choisir entre la poursuite de la convergence monétaire européenne instituée par Giscard et Schmidt (le SME) et le financement de promesses électorales qui impliquait de rendre sa liberté au franc...

Tout cela a-t-il quelque chose à voir avec la lutte opposant Alain Juppé, Jean-François Copé et François Fillon pour le contrôle de l’UMP ? Si le troisième, voilà vingt ans, militait contre le traité de Maastricht dont les deux autres faisaient la promotion, rien ne les sépare plus aujourd’hui. L’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy apparaît-il plus "consensuel" que Copé et moins "techno" que Juppé ? Peut-être. Et c’est, semble-t-il, ce que pensent à la fois les Français et les électeurs de droite. Pour le reste, tout se joue sur d’infimes nuances : Fillon peut se vanter, à juste titre,d’avoir été le premier à évoquer la faillite de l’État (en septembre 2007, ce qui avait vivement irrité Nicolas Sarkozy), mais les deux autres se sont bien gardés de le contredire. Copé et Juppé rivalisent-ils quant à eux de fidélité à l’égard de Nicolas Sarkozy que Fillon s’est empressé d’enterrer un peu vite, sans doute ? Certes, mais les dithyrambes dont l’un et l’autre font assaut servent peut-être aussi à faire oublier que Copé avait objectivement intérêt à la défaite de l’ancien président (pour rendre possible l’assomption de son plan de carrière, en 2017) et que Juppé a pris ses distances, au plus mauvais moment, avec la stratégie de Sarkozy quand celui-ci, entre les deux tours, s’efforçait de ramener vers lui les voix de Marine Le Pen...

Ces considérations "microcosmiques" comme aurait dit Raymond Barre justifient-elles, aux yeux des sympathisants de droite, polytraumatisés par la perte de l’Élysée et la perspective d’une France unicolore, l’organisation d’un nouveau combat de coqs pour la conquête de l’UMP ? Comme toujours, la seule thérapie collective qui vaille passe par les idées. Ou plutôt par le primat donné aux idées sur les simplifications à visée immédiate. Au début des années quatre-vingt-dix, la droite, étourdie par la réélection de François Mitterrand, avait organisé, à Villepinte, des "états généraux de l’opposition" qui lui avaient permis de débattre, sans tabous, de tous les sujets censés la diviser. Autrement dit, de ceux qui avaient été mis hors la loi par ce même Mitterrand (par exemple l’immigration).

Du centre droit à la droite du RPR qui rivalisait alors avec le Front national sur certains sujets, chaque composante de ce qui n’était pas la gauche s’était livrée à une catharsis démontrant qu’au-delà des étiquettes, la plupart d’entre elles s’accordaient sur l’essentiel. Le drame est qu’en 2002, Jacques Chirac n’a retenu que la moitié de la leçon : créer l’UMP sur le plus petit dénominateur commun, la conservation du pouvoir. Celui-ci ayant changé de mains et l’homme providentiel pointant aux abonnés absents, le temps est sans doute venu pour la droite de suivre le chemin inverse : réfléchir avant de s’incarner.

Valeurs actuelles 7 juin 2012

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