Pour en finir avec le meilleur des mondes.

Samedi 15 mars 2014 // La France

La « propagande », depuis Hitler et Staline, a mauvaise presse. Elle n’a pourtant jamais cessé de bien se porter, en se camouflant, tout en jouant les grands airs de la séduction : nous sommes promis, susurre-t-elle, au « bonheur pour tous ».. si nous nous soumettons.

Le bonheur pour tous, cela ne vous rappelle pas quelque chose ? N’auriez-vous plus dans l’oreille la douce voix de Mme Taubira murmurant quelque chose comme ça ? Le bonheur pour tous, c’est ce que promet l’administration mondiale de la société du XXVI° siècle imaginée par Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes : les progrès de la génétique ayant libéré l’homme des fâcheux hasards de la naissance, les bébés-éprouvettes sont programmés pour bénéficier leur vie durant - jusqu’à la douce euthanasie terminale - du bonheur qu’offre aux hommes la consommation illimitée. Tout ce qui est gratuit - les fleurs dans la nature par exemple - menace la dynamique du cycle production-consommation, et a donc été éradiqué. L’institution obsolète de la famille a été abolie, et la sexualité totalement libérée de toute nuisance sentimentale. Joie de Mme Taubira, de M. Peillon et de Mme Touraine ! Le meilleur des mondes est en place.

L’utopie d’Huxley date de 1932 : depuis quatre ans, Staline a assis son pouvoir et, avant un an, Hitler aura établi le sien. C’est par une pente fatale que le projet d’établir une démocratie universelle a rencontré la nécessité de mettre en place des techniques de persuasion des foules. Elles allaient devenir de plus en plus sophistiquées. Mais l’idéal démocratique n’ayant pas tardé à suivre sa pente primitive vers le totalitarisme, la persuasion prit alors la forme, elle-même primitive, de la propagande totalitaire. Symbolisée par l’aimable profil de Joseph Goebbels, on sait qu’elle a continué à fleurir en Union soviétique jusqu’à la chute finale de 1991. Il s’agissait alors d’étouffer toute expression d’une opinion dissidente ou simplement divergente pour assurer le maintien au pouvoir de l’équipe exprimant la « volonté générale » du peuple. Ainsi Staline institua-t-il dans la moitié de l’Europe le pur concept de « démocratie populaire ». Il ne pouvait qu’adhérer intégralement à la fière revendication d’Hitler : « Je ne suis pas un dictateur, j’ai simplifié la démocratie ».

PLUS LE MENSONGE EST GROS...

Comme on le sait, dans les pays occidentaux, la démocratie s’est faite moins « simple ». Elle s’est notamment encombrée de parlements élus chargés de voter les lois et le budget. La « liberté », au nom de laquelle on avait renversé l’ordre ancien, l’exigeait. Mais une fois épuisées toutes les techniques électorales pour imaginer des modes de scrutin garantissant aux factions politiques en place leur maintien au pouvoir, il restait à persuader l’électeur de « bien voter ».

Sur ce point précis, curieusement, les techniques sont demeurées tout à fait primitives. Les formules prêtées à Goebbels sur le mensonge - plus le mensonge est gros, plus il passe, plus il est répété, plus on y croit... - sont très généralement appliquées dans nos actuelles campagnes électorales, de même que dans la communication ordinaire de nos gouvernements. « Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent » : ce mot d’esprit dû à Henri Queuille, plusieurs fois ministre ou président du conseil de la IVe République, traduit une forme de cynisme qui relève d’un comportement habituel dans la pratique politique républicaine. Trop occupé aux tâches accablantes qui pèsent sur ses épaules administration, communication, soucis électoraux, surveillance des sondages... - le personnel politique n’a plus le temps de se préoccuper du bien commun.

Pourtant, cette réalité, pour dramatique qu’elle soit, ne doit pas en cacher une autre, plus inquiétante encore. Comme le lecteur aura pu le noter dans l’article de Ludovic Greiling sur La Propagande dans tous ses états, c’est dans les mêmes terribles années de l’entre-deux-guerres, en 1928, que parut Propaganda, le livre de lAméricain Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud. Bernays fut le premier à avoir systématisé l’utilisation des techniques de manipulation des masses. Sa première grande expérience procédait d’un bon motif : en 1917, le gouvernement du président Wilson, voulant entrer en guerre contre l’Allemagne, devait convaincre une opinion publique américaine hostile à tout engagement militaire en Europe. Il fit appel à Bernays qui, à cette occasion, prit conscience de l’efficacité des techniques de manipulation.

UNE QUESTION MAJEURE.

Pour leur donner un air de neutralité et de respectabilité que le mot « propagande » avait déjà perdu, Bernays inventa le terme de « relations publiques » : on sait la fortune qu’il a connue depuis. Après divers succès, son cabinet fut choisi par l’American Tobacco Corporation pour monter une opération qui allait se révéler spectaculaire. Les femmes américaines avaient alors pour règle de conduite, unanimement respectée, de ne jamais fumer en public. Le neveu de Freud ayant vu dans la cigarette un « symbole pénien » lié à la domination masculine, imagina de la transformer en symbole de la libération de la femme. Il organisa à New York une impressionnante manifestation où, en présence de toute la presse dûment mobilisée, dans un geste non seulement de défi, mais de « conquête d’un droit », des centaines de femmes allumèrent ensemble une cigarette dans la rue. Bernays y avait associé un slogan habilement new-yorkais : chaque cigarette était devenue une « torche de la Liberté » !

Aujourd’hui bannie par les normes de santé publique, la cigarette fut alors instrumentalisée, au nom de la libération des femmes, dans l’objectif délibéré d’augmenter les marges bénéficiaires de l’American Tobacco Corporation. On verra sans difficulté dans cette opération le prototype d’une manipulation maintes fois renouvelée depuis, en Amérique, en Europe ou ailleurs, où un objectif commercial ou idéologique parvient à se draper dans les plis vertueux de la défense des imprescriptibles droits humains...

La voie menant au « meilleur des mondes possibles » a laissé le pauvre Candide de Voltaire des années-lumière en arrière... Nous la faire suivre à marches forcées est devenu, aujourd’hui, l’obsession d’un lobby de forcenés. C’est au moment même où Bernays expérimentait ses techniques de persuasion qu’Aldous Huxley eut l’intuition du monde cauchemardesque à quoi elles conduisaient. Une question majeure nous est aujourd’hui posée : celle de nos moyens d’information - la presse et les menaces qui pèsent sur elle, la télévision et la puissance émotionnelle collective qu’elle conserve, et bien sûr Internet, cette toile dont on voit qu’elle attrape tout, le meilleur du meilleur comme le pire du pire... Quel avenir pourra s’y frayer la libre intelligence ? Le meilleur des mondes veut forcer le destin pour imposer sa culture de mort cérébrale et spirituelle : en finir avec lui exige d’abord l’urgent développement de notre propre capàcité médiatique.

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