Pologne : Belle anarchie dans les jardins ouvriers.

Lundi 28 mai 2012, par Malgorzata Swiechowicz // L’Europe

Drapeau de FranceFondés il y a plus d’un siècle pour aider la "classe laborieuse", ces petits paradis verts sont devenus un Etat dans l’Etat qui ignore les lois du monde extérieur. Des milliers de maisons y poussent en toute illégalité.

Un joli endroit où habiter m’assure la propriétaire d’une maison de 120 m2 située dans des jardins ouvriers à Poznan, en Pologne centrale.

Une affaire, seulement 25 000 euros m’en-courage-t-elle. Elle me déconseille aussi d’aller chez le notaire ou aux impôts. Vous me donnez de l’argent, je vous file la clé, propose-t-elle. Elle affirme qu’on peut s’arranger avec l’Union polonaise des jardins ouvriers. Je cède le bail de location à perpétuité, vous vous déclarez preneur, le conseil d’administration vote une résolution et tout va bien. Il faut juste s’inscrire à l’Union polonaise des jardins ouvriers, régler les frais d’inscription, les cotisations et les taxes d’investissement, suivre une formation sur l’utilisation des engrais et la taille des branches d’arbre...

"Et les impôts sur la transaction ?"

Les jardiniers ouvriers en sont exempts.

Ces jardins sont un Etat dans l’Etat affirme Andrzej Dera, député de Pologne solidaire (parti de droite). Un Etat qui porte même un nom :la République verte. Avec le tournesol comme emblème et un hymne qui fait penser aux meilleurs chants révolutionnaires :

  • Dans un radieux éclat de printemps
  • Fleurit notre verte République,
  • Chantant le bien de l’humanité
  • Son étendard fièrement brandi...

Une tonnelle de 200m2

L’Union gère plus de 43000 hectares de jardins, dont 8o % sont situés à l’intérieur des villes, et souvent dans des zones constructibles très prisées. Le prix du mètre carré varie de cent à plusieurs milliers de zlotys [1euro = 4 zlotys]. Les "jardiniers ouvriers" forment une armée de plus d’un million d’âmes. Une armée disposant de plusieurs dizaines de millions de zlotys provenant des cotisations. Chaque membre doit aussi faire don de son temps à la communauté. Ou payer de 7 à 20 zlotys pour chaque heure non travaillée. Les plus engagés peuvent compter sur la décoration récompensant le jardinier méritant ou le méritant pour l’Union. Mais même les plus méritants d’entre eux ne peuvent devenir propriétaires de leur parcelle. En effet, l’Union en demeure seul gestionnaire et décide de leur attribution.

Cela a été l’erreur de ma vie, dit Michalak, originaire d’Olsztyn, dans le nord du pays, parlant de sa décision de s’inscrire, à l’Union. Son épouse et lui ont vendu leur logement neuf dans un bon quartier pour tout investir dans une maison au Jardin familial Oaza [Oasis]. Peu de temps après, ils ont reçu un ordre d’expulsion. Parce qu’on ne peut pas habiter dans un jardin ouvrier. Ni y construire.

Une maison illégale ? s’étonnent les Michalak. Quatre-vingt-dix pour cent des maisons des environs le sont, comme la nôtre. Avec legaz Internet et le téléphone fixe. Nous ignorions que c’était juste une apparence de légalité. Jozef Wojnarowski, de Poznan, ville de l’ouest du pays, a lui aussi reçu l’ordre de quitter les lieux Mais j’ysuis domicilié, soutient-il [la domiciliation est obligatoire]. Le tribunal l’a défendu quand on lui a coupé le courant, mais son avenir dans le jardin est incertain. Il se sent déchiré entre deux Etats, la République polonaise qui lui permet d’élire domicile dans ce jardin et une "République verte" qui l’en expulse.

Tout va bien, à condition de ne pas faire de vagues, explique le député Dera, dont le jardin ouvrier se trouve à Ostrôw Wielkopolski, près de Poznan. Il s’est rendu compte de l’influence de l’Union quand il a commencé à aborder le sujet publiquement. "Ne pouvant trouver de prétexte pour se débarrasser de moi, ils sont partis en croisade, à coups de protestations et de pétitions à la Diète." En 2oo9, en tant que député de Droit et justice (parti de droite), il a préparé un projet de loi permettant aux locataires des jardins d’en devenir propriétaires contre une somme symbolique. Selon Zdzislaw Sliwa, dirigeant de l’Union pour la région de Poznan, cette promesse de Dera a libéré les gens, qui ont hardiment commencé à construire comme s’ils étaient chez eux Il estime à deux mille le nombre gérés par l’Union dans sa région.

Dansles jardins ouvriers la loi autorise la présence de tonnelles ne dépassant pas 25 m2 en ville, 35 m2 à la campagne. Mais il arrive qu’on y ajoute 50,100, voire 200 M2 de surface habitable. L’Union ignore le nombre total de ces maisons illégales. Mais rien qu’à Bialystok, dans l’est du pays, les géomètres ont découvert dans des jardins ouvriers, à l’occasion des travaux du péri- phérique, des maisons solidement bâties, à plusieurs étages, souvent dotées d’une cour, d’un garage et d’une piscine.

Démolir ou légaliser

A Grudziadz, en Poméranie, la moitié des jardins affichent un dépassement de surface autorisée. La maisan illégale la plus célèbre est à Szczecin. Construite à partir de "tonnelles" sur deux parcelles voisines elle appartient à l’ancien maire de la ville, Marek Jurczyk. Le maire de Chojnice, en Poméranie, estime à environ deux cents le nombre de familles de la ville qui ont ainsi bâti leur maison. Des maisons qu’il faudrait donc démolir. Ou légaliser. Ce qui est impossible, même si les terrains, légalement, appartiennent à la commune.

"Je ne peux pas fermer les yeux", dit le maire de Miedzyzdroje, station balnéaire de la Baltique. "L’Union occupe 13 hectares en centre-ville sans aucun titre de propriété. Pourtant, Il s’y trouve des maisons qu’on loue en haute saison, sans payer d’impôts. "Même problème dans d’autres villes. Dans les jardins ouvriers de Gdansk, on a retrouvé trois ateliers mécaniques ; à Poznan, une ferme d’élevage de volailles ; à Pila, en Poméranie, et à Lodz, en Pologne centrale, un élevage et un centre de dressage de chiens.

Comme quoi, tout est possible dans les jardins ouvriers, ironise le député Dera.

Répondre à cet article