Plus d’un siècle après sa naissance le Tour de France est devenu le plus grand spectacle du monde.

Mercredi 10 juillet 2013 // La France

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Alors que le 100° Tour de France doit commencer le 29 juin, c’est un coureur britannique, Chris Froome, qui est pressenti par les bookmakers pour endosser le maillot jaune et succéder ainsi à un autre Britannique, sir Bradley Wiggins. Et c’est encore un coureur de nos îles, Mark Cavendish, qui est annoncé comme le vainqueur potentiel de la première étape en Corse.

Un tel scénario aurait été impensable durant les cinquante premières années de la plus grande course cycliste du monde. Il a fallu attendre la 42e édition, en 1955, pour voir y participer une équipe britannique. Trois ans plus tard, grâce à Brian Robinson, nous avons remporté notre première victoire d’étape. Enfin, Tom Simpson a gagné en popularité, les journaux ont eu besoin du Tour.

Il a été lancé par Henri Desgrange [directeur de L’Auto] sept ans après la fondation des Jeux olympiques modernes par un autre Français, le baron Pierre de Coubertin. Mais, si les Jeux étaient pétris de valeurs antiques, faisant passer la participation avant la victoire et l’amateurisme avant le professionnalisme, le Tour de France, lui, était tout autre. A l’issue de la 2e édition, remportée par Maurice Garin, les quatre premiers du classement furent disqualifiés pour avoir usé de divers subterfuges, comme d’avoir emprunté des raccourcis, pris le train et semé dés clous sur la route. « [Cette] seconde édition aura été, je le crains, la dernière, déclara Desgrange. Il sera mort de son succès, des passions aveugles qu’il aura déchaînées, des injures et des sales soupçons."

Dès le début, les coureurs étaient des professionnels, mais le glamour n’était pas au rendez-vous. "Ouvriers qualifiés" aurait été un terme plus adapté. Desgrange parlait, lui, des "ouvriers de la pédale". Il était personnellement hostile au concept de célébrité et imposait des exigences toujours plus terribles, une étape individuelle atteignant par exemple 482 kilomètres en 1919 (cette année, la plus longue fait 242 km), sur des terrains de plus en plus difficiles. En 1910, il inclut les Pyrénées, ce qui poussa le vainqueur au classement général, Octave Lapine, à hurler à l’adresse des organisateurs, après avoir sué sang et eau pour atteindre le sommet du col d’Aubisque : "Vous êtes des assassins !"

"J’aurais bien des raisons de me réjouir du succès de ce 8ème Tour de France, réfléchit Desgrange, mais avant tout c’est un fait que nous devons prendre en compte : nous avons ramené l’événement sportif le plus sensationnel de France, et peut-être même du monde...beaucoup trop de gens à Paris. Sur nos partants, 41 ont terminé la course. Je répète que c’est beaucoup trop. Le Tour de France a la réputation d’être une compétition extrêmement dure ; rendons justice à l’opinion publique en plaçant de nouveaux obstacles devant nos hommes." L’année suivante, il ajouta les Alpes.

Un coureur menaçait de bousculer l’austère vision qu’avait Desgrange de ses "ouvriers de la pédale" : Henri Pélissier, aussi controversé en son temps que Lance Armstrong. Pélissier s’emporta contre les règles draconiennes de Desgrange, qui concernaient aussi bien les vélos que les vêtements, et même ce que les coureurs étaient autorisés à manger.

En 1924, Pélissier dont la victoire, en 1923, avait fait bondir les ventes de L’Auto de 600 000 à 1 million d’exemplaires - abandonna la course pour protester contre Desgrange, qui insistait pour que les concurrents finissent avec les mêmes vêtements qu’au départ. Mais, pour commencer, il suscita un esclandre en jetant son maillot sur la chaussée. Puis, avec son frère Francis et un troisième coureur, Maurice Ville, il fila dans un bar à Coutances. "Ça ne suffit pas que nous courions comme des brutes, il faut aussi que nous gelions ou que nous étouffions, s’exclama-t-il. Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, c’est un calvaire. Et encore, le chemin de croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze." Puis Pélissier proposa au père du journalisme d’investigation, Albert Londres, du Petit Parisien, de lui montrer "comment [ils marchaient]", en sortant des fioles de son sac. "Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux ; ça, c’est du chloroforme pour les gencives", dit-il. Et Ville d’ajouter : "Et ça, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux." "Nous marchons à la dynamite" expliqua Francis [Pélissier].

Drogue

Les choses ne commencèrent à changer qu’après la mort de Desgrange, en 1940, et la Seconde Guerre mondiale, avec l’avènement de stars individuelles, comme les emblématique Louison BOBET, Fausto Coppi et l’élégant Hugo Koblet (qui avait toujours en poche un peigne et de l’eau de Cologne à cause des photographes à l’arrivée). Ce fut le début d’un processus dont on peut dire qu’il a connu son apogée quand un seul coureur, Lance Armstrong, en est venu à paraître plus grand que le sport lui-même.

Dans le domaine du dopage, en revanche, ce dernier n’a rien inventé. La drogue a fait partie du Tour dès les premiers jours, comme le disait Pélissier, comme l’a confirmé Coppi, qui assurait ne prendre d’amphétamines que "quand [c’était] nécessaire". Et quand était-ce nécessaire ? lui a-t-on demandé. "Presque tout le temps." C’est la mort de Tom Simpson sur le mont Ventoux, en 1967, qui a braqué les projecteurs sur les dangers de ces pratiques. Nous le savons, cela n’a pas empêché le dopage de continuer.

Toutefois, ce n’est sans doute pas avec la mort de Tom Simpson que le public britannique a découvert le Tour, mais plutôt grâce au photographe Bert Hardy, qui a suivi l’édition de 1951 pour le Picture Post. "Le plus grand spectacle du monde", tel était le titre qui accompagnait les photos de Hardy, mais le ton de l’article était perplexe : "En trente-huit ans, c’est devenu l’événement sportif le plus sensationnel non seulement de France, mais peut-être même du monde... Aucun autre spectacle sportif au monde n’attire autant de spectateurs, ne suscite autant de débats ni n’implique autant d’argent."

A quoi l’on ne peut que répondre : plus ça change ! Pourtant, il y a bien eu un changement significatif : la Grande-Bretagne aussi est désormais touchée par la fièvre du Tour [en 2014, le Tour partira du Yorkshire]. Cela et le fait que cette année la compétition a plus de chances d’être remportée par un Britannique que par un Français.

 

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