Mediapart

Pierre Mauroy : le chaînon marquant du socialisme français.

Par Antoine Perraud

Mercredi 12 juin 2013 // La France

Prenez le temps de regarder la vidéo ci-dessus. Elle tente de signifier, en un quart d’heure, le legs d’une vie militante de près de soixante-dix ans, puisque Pierre Mauroy, qui allait sur ses 85 ans, adhéra aux Jeunesses socialistes à l’âge de 16 ans. Avec sa mort, les socialistes français perdent à la fois leur mauvaise conscience et leur caution. On le sent bien, dans ce montage, à propos de la retraite à 60 ans ; également au sujet d’une certaine idée du parti : pas de combats sans synthèse, mais pas de synthèse sans combats. Pierre Mauroy était un battant et non un héritier, ni un captateur d’héritage...

Fils d’instituteur aux allures de bûcheron, il bataillait pour l’apaisement, dans la justice voulait-il se convaincre. Son socialisme visait à conquérir une forme de conciliation obtenue de haute lutte. Il incarnait l’association entre l’affrontement et l’agrément. Il semblait le dernier à pouvoir réconcilier sur son nom un Mélenchon et un Moscovici.

Secrétaire national des Jeunesses socialistes de 1949 à 1958, Pierre Mauroy tenta de sauver l’honneur d’une SFIO embourbée derrière Guy Mollet dans la guerre d’Algérie, mais en restant fidèle à sa vieille formation politique contrairement à son camarade Michel Rocard, parti vers la pureté groupusculaire du PSU avant de regagner la maison mère en décembre 1974, histoire d’essayer de s’en emparer sur sa droite...

À partir de 1963, Pierre Mauroy devint autre position paradoxale sinon médiane un baron des terres ouvrières : premier secrétaire de la puissante fédération socialiste du Nord. Il rallia la direction (le bureau) de la SFIO. Ce natif de Cartignies faisait merveille. Massif et habile, bonhomme et structuré, sanguin et fin, il s’imposait en trait d’union entre Fourmies ville de la fusillade du 1er mai 1891 et la nuée d’experts (Jacques Attali et Laurent Fabius n’étant point des moindres) qui entourèrent François Mitterrand, de l’appropriation du parti socialiste en 1971 à la conquête de l’Élysée dix ans plus tard.

Pierre Mauroy avait une aura ouvrière, même s’il ne venait pas de la « production », de ce secteur primaire dont il parlait si bien. Il était un pur représentant du secteur tertiaire : diplômé de l’école normale d’apprentissage de Cachan, il enseigna dans un lycée technique aux portes de Paris, entre 1951 et 1956, avant d’entamer une carrière de permanent syndical. Or cet homme, au profil semblable à celui d’un Jacques Delors, personnifiait avec maestria le peuple rude et revendicateur.

En 1973, il obtint la succession, à la mairie de Lille, de l’ancien mineur de fond Augustin Laurent (1896-1990). Dans un tel sillage (grand résistant, Laurent avait été ministre du général de Gaulle à la Libération), fort de son apanage les terres électorales socialistes les plus importantes avec les Bouches-du-Rhône de Gaston Defferre , Pierre Mauroy devint l’homme dont avait besoin François Mitterrand pour donner à penser qu’il s’inscrivait dans la lignée de Jaurès et de Blum. Leur relation, faite de respect mutuel mais sans aucune similitude ni égalité (Mitterrand trônait, Mauroy turbinait), allait former un attelage ingénieux. Celui-ci put puiser à gauche aussi longtemps que nécessaire jusqu’au remplacement à Matignon du fidèle factotum Mauroy par le fils fantasmé Fabius, à l’été 1984, avec le départ des ministres communistes à la clef...

Notons qu’un tel jeu de chaises politiques à Matignon devait se reproduire au parti socialiste : Pierre Mauroy prit la tête du PS en 1988, avant de s’effacer en 1992 au profit de Laurent Fabius, qui s’est chargé, ce 7 juin 2013, d’apprendre à la presse la nouvelle de la mort de son aîné, depuis Tokyo où il accompagne le président Hollande (lui-même sans Jean-Marc Ayrault, son Pierre Mauroy du XXIe siècle...).

Pierre Mauroy avait su se dépouiller plus vite et davantage que tant de notables (il laissa la mairie de Lille à Martine Aubry avant ses 73 ans, alors que Gaston Defferre mourut à 75 ans, en 1986, sans avoir lâché son fief de Marseille). Sénateur du nord de 1992 à 2011, Pierre Mauroy conservait la présidence de la fondation Jean Jaurès, livrant des conseils, donnant des entretiens (Frédéric Métézeau, journaliste au service politique de France Culture, a récemment recueilli quelque trente heures de souvenirs et d’analyses).

L’homme, dans sa sagesse, aura évité d’être érigé en Pinay de gauche. Il avait mis des limites et pas seulement pour raison de santé à son art de symboliser, d’incarner, de personnifier une certaine idée du socialisme. Non pas le socialisme réel (qui fleure son brejnevisme), non pas le socialisme ripoliné de la plupart de ses camarades (il refusait de se contenter d’ersatz et de leurres), mais un socialisme à la fois patrimonial, exemplaire, efficace : une sorte de Graal post-moderne. Le socialisme idoine, indéfinissable jusqu’à présent, semble-t-il...

Répondre à cet article