Pierre Ceyrac : les larmes d’un missionnaire.

Mardi 18 septembre 2012 // La Religion

Lisieux, ce 30 mai : un message d’une amie m’apprend que le Père Ceyrac vient de partir au Ciel, paisiblement, dans son sommeil. L’émotion me gagne : il y a dix ans, j’ai eu la chance d’être accueillie par ce jésuite missionnaire pendant un mois en Inde ; depuis, bien souvent, la pensée de sa présence sur notre planète m’a réconfortée. Car s’il est une personne que je me permette de canoniser avant l’Eglise, c’est bien lui et, au souvenir de tout ce qu’il a accompli, de tout ce qu’il a été pour moi et tant d’autres, c’est la joie qui m’a finalement saisie : le Père Ceyrac a enfin rejoint sa Patrie, et quel accueil a-t-il dû recevoir au Ciel ! Nul doute sur la manière dont il a réagi lors de la grande rencontre : fondre en larmes.

Car tous ceux qui l’ont connu vous diront qu’à l’instar de saint François, il avait « le don des larmes ». Le Père Ceyrac vous parlait-il de l’Inde, ce pays auquel il avait consacré soixante-quinze années de sa vie, il pleurait ; vous présentait-il les 35000 enfants dont il s’occupait, il pleurait ; et quand il vous parlait du Christ, une fontaine ! Plus étonnant, je me souviens de ses chaudes larmes quand, au lendemain de mon arrivée chez lui, il m’apprit la mort de Phoolan Devy, « la reine des bandits » qui venait d’être assassinée. Les larmes du Père Ceyrac ne cessaient de manifester l’amour, l’émerveillement, la compassion qui jaillissaient d’un cœur sans limite. Mais plus encore que ses larmes, c’est son sourire qui vous marquait. Les dernières années en particulier, son visage était devenu une icône : on ne voyait plus ses grosses lunettes, ni ses rides sans fin, mais uniquement ce sourire qui vous apportait tout l’amour de Dieu et la chaleur de l’Inde.

Car comme il l’a aimé, ce pays auquel il s’est donné sans compter ! Arrivé en Inde en 1937 à l’âge de 24 ans, il y passa ses premières années à se plonger dans l’étude de la langue et de la pensée indienne. Le terme d’ « inculturation » prenait chez ce modèle de missionnaire tout son sens, si bien qu’on le prenait souvent pour un natif du pays. Il se consacra d’abord aux étudiants indiens, dont il fut l’aumônier général jusqu’en 1967 et qu’il envoya par milliers servir les plus pauvres. « Father Ceyrac », comme on l’appelait là-bas, se lança ensuite avec toute son énergie (et même à plus de quatre-vingt dix ans, il n’en manquait toujours pas pour sillonner l’Inde et tendre la main à tous ceux qu’il rencontrait) dans de nombreux projets caritatifs, dont un en particulier lui vaudra d’être bien souvent comparé à Mère Teresa : avec l’aide de son fils spirituel Kalai et de nombreuses veuves qu’il sauva ainsi de la prostitution, le père recueillit au fil des ans pas moins de 35000 enfants à qui il offrit école, repas voire logements. Persuadé que les vraies rencontres étaient la clé d’un avenir de paix, il ne cessa de proposer à des étudiants occidentaux, dont je fus, de venir passer du temps auprès de ses enfants, grâce extraordinaire pour les uns comme pour les autres.
Aujourd’hui, le Père Ceyrac est au Ciel, ce Ciel qu’il faisait descendre sur terre pour tous ceux qui le rencontraient, en particulier lorsqu’il célébrait de manière inoubliable l’eucharistie. Nul besoin de le pleurer : c’est à nous de prendre sa relève, en n’oubliant jamais sa devise qu’il incarna pleinement : « Tout ce qui n’est pas donné est perdu ».

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