Philippe Bilger, sans complaisance.

Jeudi 8 mars 2012 // La France

Souvenirs dans son dernier livre, l’ancien avocat général, vedette de la "blogosphère", parle de ses blessures personnelles. Mais aussi de Sarkozy, Dati et Alliot-Marie. Cinglant.

Quel talent ! Quelle verve, même si, parfois, affleure un soupçon de cabotinage ! Voilà ce qui vient à l’esprit à la lecture du dernier ouvrage de Philippe Bilger, ancien avocat général à la cour d’appel de Paris, en retraite depuis le 3 octobre 2011. Il est aujourd’hui conseiller spécial dans le cabinet d’avocats D’Alverny Demont & Associés et donc libéré de son devoir de réserve. Dans ce livre, Bilger parle de lui, bien sûr, de ses déceptions « Ah ! Si j’avais été procureur général à Paris ! » -délivre bons et mauvais points à ses collègues, aux gardes des Sceaux de Nicolas Sarkozy et au président lui-même. Pour ce dernier, ce sont plutôt des notes très moyennes...

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, l’ancien magistrat évoque ses blessures personnelles. Avec tact. La principale remonte à une période très lointaine, la fin de la guerre. A cette époque, son père a été condamné à dix ans de travaux forcés pour faits de collaboration. Le petit Philippe ne comprend pas très bien. Il est trop jeune. Mais il écoute ses frères. Pour, aujourd’hui, rendre hommage à ce père proscrit. Passage émouvant qui nous fait mieux comprendre pourquoi, si souvent, en prononçant ses réquisitions aux assises, Bilger n’avait rien d’un Fouquier-Tinville désireux de plonger le coupable dans des ténèbres définitives.

Suit une autre blessure, dont le lien est évident avec la précédente : c’est lorsque, à l’issue du procès en appel de Youssouf Fofana, assassin d’Ilan Halimi, Francis Szpiner, avocat de la partie civile, qualifie l’avocat général Bilger, dans le Nouvel Observateur, de « traître génétique ». Allusion transparente. Avec un soupçon d’accusation antisémite lancée contre le magistrat. Lequel encaisse. Très mal, car Szpiner ne sera pas sanctionné par le Conseil de l’Ordre des avocats.

Un style probant, simple et efficace

Bilger se trouvera seul dans cette histoire. Meurtri. Alors que, note-t-il avec amertume, sa collègue de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez, aura droit à toute la sollicitude de la magistrature lorsqu’elle porte plainte contre le célèbre avocat Georges Kiejman qui avait eu l’imprudence de se moquer de « son rouge à lèvres débordant ».

Après les pans de sa vie personnelle, Bilger se déchaîne. Dans un style mordant et simple, efficace, parfois méchant pour ceux qu’il méprise, laudateur pour ceux qu’il admire on croirait entendre un réquisitoire , il dresse le portrait des plus importants magistrats de ce pays. Ainsi, celui de Jean-Claude Marin, actuel procureur général près la Cour de cassation, ancien procureur de Paris. « Un grand magistrat politique », écrit-il. « Grand à l’évidence grâce à son intelligence, son savoir, sa finesse, son sens et sa passion du droit. » Suit une petite vacherie à l’encontre de Marin, dont « la science juridique et inventive [a élaboré] une complicité par costention » pour faire condamner Villepin dans l’affaire Clearstream : Ce dernier sera relaxé.

Après Marin, c’est autour de Sarkozy d’être disséqué. Analysé. L’aveu est immédiat : « Si j’ai voté pour Sarkozy en 2007, il me paraît impossible de réitérer ce vote en 2012 ; pour la première fois de ma vie de citoyen, je ne sais pas encore à qui je vais offrir ma voix. »Au fond, Bilger est un amoureux déçu. Il a cru que, grâce à Sarkozy, la République allait devenir irréprochable. L’avocat général s’est trompé. Allant jusqu’à penser que le président nouvellement élu allait mettre un terme à un certain corporatisme de la magistrature. Rien de cela. Au contraire. D’où ce constat amer : «  C’est la première fois que l’on voit un président n’être pas enthousiaste et honoré à l’idée d’être le garant de la justice. »

Après le président, Bilger en vient à Rachida Dati. En la nommant, Sarkozy a fait « un coup politique », estime-t-il. Son bilan ? Discutable, juge-t-il. Certes, elle a eu le mérite de mettre en oeuvre la réforme de la carte judiciaire et d’instaurer les peines planchers, reconnaît l’auteur, qui l’a souvent assaisonnée sur son blog. Pour le reste, Bilger lui reproche de ne pas « avoir été capable de réfléchir à une politique pénale globale ».

Pourtant, on devine entre les lignes qu’il éprouve pour Dati une certaine tendresse... depuis qu’elle a quitté la Place Vendôme. Avec Michèle Alliot-Marie, qui succéda à Rachida Dati, la couleur est annoncée : « Elle n’a rien fait dans son ministère. » Et Bilger de poursuivre : « L’Élysée a, semble-t-il, toujours considéré Alliot-Marie comme un ministre médiocre partout où elle est passée. Difficile d’être garde des Sceaux », note Philippe Bilger... Et de terminer son ouvrage par un « si j’étais garde des Sceaux »... 

GILLES GAETNER

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