Pédophilie : incurie scandaleuse à l’Éducation nationale.

Jeudi 6 août 2015 // Controverses

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Ce n’est sans doute, il faut le craindre, que la partie émergée de l’iceberg. Depuis la révélation, le 23 mars, de la mise en cause d’un directeur d’école de Villefontaine (Isère), Romain Farina, accusé du viol de deux fillettes de 6 ans et demi dans ses classes, le sujet de la pédophilie au sein de l’Éducation nationale ne fait que prendre de l’ampleur.

À commencer par cette affaire elle-même. Le violeur présumé, père de famille de 45 ans, après avoir nié les faits, les a reconnus durant sa garde à vue. L’émotion suscitée a libéré la parole. Neuf plaintes ont été déposées contre l’enseignant, et quatorze autres signalements effectués par des parents d’élèves, certains d’autres établissements traversés durant une carrière chaotique

Mais ce ne sont pas ces faits, juridiquement couverts par la présomption d’innocence, qui ont permis la révocation de l’enseignant, mais une précédente condamnation, datant de 2008, à six mois de prison avec sursis, avec obligation de soins, pour détention d’images pédopornographiques - condamnation qui n’avait pas été transmise à l’Éducation nationale par le ministère de la Justice, et qui ne figurait donc pas dans le dossier de l’enseignant. Celui-ci, en raison de la date à laquelle ont été commis les faits, ne figurait pas au fichier national des délinquants sexuels (FIJAISV), dans lequel l’inscription est de toute façon laissée à l’appréciation des magistrats pour les condamnations de moins de cinq ans...incurie à l’éducation nationale.

Najat Vallaud-Belkacem a reconnu des "dysfonctionnements", mais en semblant reporter l’essentiel de la responsabilité sur sa collègue de la Justice : « La non-transmission par la justice des condamnations à l’Éducation nationale est plus fréquente que nous le pension : » Une circulaire demande certes au parquet d’informer des condamnations de fonctionnaires leurs supérieurs hiérarchiques, mais son application reste à la discrétion des magistrats. Quant aux fonctionnaires habilités à consulter le FIJAISV ou les casiers judiciaires, ils sont loin de le faire systématiquement. En l’occurrence, le laxisme de la Justice s’est combiné à l’indifférence de l’Éducation nationale pour produire un désastre humain qui aurait dû être évité. Les deux ministres ont diligenté une enquête administrative qui doit rendre ses premières conclusions à la fin du mois.

Mais la tonalité officielle reste d’affirmer qu’il s’agit d’affaires marginales, qui n’entament pas la crédibilité de l’institution. Alors que dans les affaires mettant en cause l’Église catholique, celle-ci était régulièrement décrite comme un système favorisant les dérives pédophiles, l’Éducation nationale, pour sa part, serait miraculeusement préservée de l’opprobre jeté par quelques cas particuliers. « A l’Éducation nationale, on ne veut pas lever ce tabou de peur que le lien de confiance ne soit rompu, souligne Marie Grimaud, avocate de l’association Innocence en danger, qui s’est constituée partie civile dans l’affaire de Villefontaine. Au contraire, si on continue à être dans cette loi du silence, c’est là que le lien de confiance disparaîtra. La première des choses serait de reconnaître que, lorsqu’on a 800000 enseignants, il yen a forcément une partie qui va potentiellement poser problème. »

Ces questions sont taboues dans une Éducation nationale sujette au corporatisme.

De fait, depuis l’affaire de Villefontaine, les révélations s’accumulent. Mme Vallaud-Belkacem elle-même a reconnu "quatre ou cinq" nouvelles affaires. À Rennes, un professeur de sport a été suspendu après la révélation de sa condamnation, en 2006, pour détention d’images pédopornographiques et de sa mise en examen pour une agression sexuelle sur mineur, dans le cadre familial. En Moselle, un enseignant de 60 ans a été mis en garde à vue pour des "propositions déplacées" à une élève de 14 ans. Dans les Yvelines, c’est un instituteur de 63 ans qui a été suspendu après avoir été mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur une fillette de son entourage. Pour preuve de sa fermeté, le ministre de l’Éducation a noté qu’en 2014, seize enseignants ont été définitivement révoqués à la suite de condamnations pour pédophilie.

L’affaire des viols de Villefontaine amis au centre de l’actualité la question de la pédophilie au sein du système éducatif. Et révélé le manque de vigilance d’une institution qui devrait pourtant être en première ligne de ce combat. Même s’il faut se garder de sombrer dans la psychose, Mme Grimaud s’attend à une multiplication d’affaires clans les mois qui viennent, celle de Villefontaine entraînant une prise de conscience des parents, mais aussi des enseignants. « Mme Vallaud-Belkacem a raison de pointer l’inapplication de la circulaire obligeant de transmettre les condamnations à l’Éducation nationale, souligne-t-elle, mais ne parler que de ce dysfonctionnement-là, c’est contribuer à l’omerta. Dans le milieu scolaire, ces questions d’agression sexuelle sont extrêmement taboues ; il ne faut surtout pas en parler parce que ça mettrait en cause la probité de l’ensemble du corps enseignant. Depuis quelques jours, je reçois des mails d’enseignants qui, témoins de comportements déviants de collègues, ont voulu alerter leur hiérarchie, laquelle a réagi par des pressions pour les inciter à se taire, et qui sont contraints d’enquêter eux-mêmes. »

L’avocate juge l’affaire de Villefontaine « très révélatrice » : « Les deux premiers parents qui ont porté plainte ont tout de suite été confrontés à un certain nombre de responsables au sein de l’école qui souhaitaient qu’ils se taisent, voire que les enfants changent d’école, auquel cas aucun autre parent n’aurait su qu’il y avait eu des problèmes. Au contraire, la médiatisation aurait permis de sortir de nouvelles plaintes. »

Les parades existent, pour peu que la volonté politique ne fasse pas défaut.

Les parades existent : sensibilisation des parents et des enseignants, consultation systématique, tout au long des carrières, du FIJAISV et des casiers judiciaires, fichage automatique de toute personne condamnée pour infraction à connotation sexuelle, quelle que soit sa gravité, obligation légale faite au parquet de transmettre les condamnations aux administrations concernées, comme aux hiérarchies et aux enseignants de signaler les faits dont ils ont connaissance... Encore faut-il que la volonté politique existe et, pour cela, une prise de conscience de la gravité du problème.

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