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Paul Kagamé, l’autocrate éclairé qui a remis le Rwanda sur pied.

Par Thomas Cantaloube.

Mardi 15 avril 2014 // L’Afrique

Vingt ans après le génocide des Tutsis, il est difficile de ne pas admirer les réussites du président rwandais. Mais les éléments les plus sombres de son régime, tus pendant longtemps, menacent de le rattraper.

De notre envoyé spécial au Rwanda.

Même si l’on a été prévenu et que l’on sait à quoi s’attendre, l’arrivée à Kigali demeure une surprise. On exige que vous vous débarrassiez de tous les sacs plastique que vous pourriez avoir dans vos bagages (ils ont été bannis du pays en 2008) ; le visa électronique est validé en quelques secondes ; le taxi vous demande de mettre votre ceinture de sécurité et s’engage sur un ruban d’asphalte parfaitement lisse. Les motos-taxis s’activent casque sur la tête, pour le conducteur ainsi que pour son passager et, au loin, les tours de verre de la capitale du Rwanda s’élèvent au sommet des collines de terre rouge en direction du ciel bleu.

On a beau avoir été prévenu, il est difficile de masquer son étonnement de découvrir une telle modernité, une telle propreté, un tel respect des règles, dans un pays qui, vingt ans plus tôt, avait sombré dans un chaos absolu. Un chaos de machettes, d’armes à feu et de terreur omniprésente, un effondrement de toutes les valeurs humaines, un génocide. Le dixième de la population rwandaise, aux alentours d’un million de personnes, a été assassinée en trois mois avec une effrayante efficacité, dans ce qui reste le massacre de masse le plus rapide de l’histoire de l’humanité.

En 2014, le Rwanda est redevenu la « Suisse de l’Afrique », ce vieux surnom qui avait fait grincer des dents tous les témoins du génocide de 1994. Mais une Suisse qui aurait troqué sa démocratie cantonale pour la poigne de fer d’un despote éclairé. Paul Kagamé, le leader qui mit fin au génocide à la tête de son mouvement rebelle des Forces patriotiques rwandaises (FPR), est l’homme fort du pays depuis vingt ans et son président en titre depuis quatorze ans. Il est, plus que n’importe qui, responsable de ce qu’est le Rwanda aujourd’hui, ses réussites indéniables et marquantes, tout comme ses lacunes pesantes.

Les spécialistes du Rwanda, universitaires comme journalistes, se sont longtemps rangés en deux camps : les « croyants » et les « agnostiques », avec Kagamé dans la position de Dieu. Pour les premiers, le président rwandais a su arrêter les massacres des Tutsis par les Hutus en 1994 sans entrer dans un cycle de revanche sanglante. Il a su reconstruire un pays dévasté dans lequel plus rien ne poussait, où il n’y avait plus de médecins, et où le moindre marécage, le moindre bosquet d’arbres, la moindre colline, dans un pays qui en compte des milliers, recelait des cadavres décomposés ou des ossements enterrés. Non seulement il a reconstruit, mais il l’a fait avec panache et vision, offrant à son pays un taux de croissance supérieur à 8 % entre 2000 et 2012, réduisant la pauvreté et faisant drastiquement baisser la corruption, en promouvant les femmes en politique (64 % des parlementaires sont des femmes) ou en créant un système d’assurances retraite et santé.

Mais pour les « agnostiques », Kagamé est un dictateur brutal qui tient son pays d’une main de fer, n’accepte pas les critiques, saigne sans scrupule son voisin congolais et a imposé une chape de plomb sur toute discussion autour du génocide. Ce faisant, en jouant sur le sentiment de culpabilité de la majorité hutue et de la communauté internationale, il a congelé toute possibilité de véritable réconciliation entre les deux communautés, et s’est assuré un monopole du pouvoir pour lui et la minorité tutsie.

Paul Kagamé en 2012, à Londres
Paul Kagamé en 2012, à Londres © Russell Watkins/Department for International Development

Cette ligne de fracture est pourtant en train de bouger, car il devient évident que Paul Kagamé est tout cela à la fois : un autocrate et un réformateur intelligent, un chef qui élimine ses opposants et copine avec Bill Clinton et Tony Blair, une star de Davos et un fauteur de troubles dans le plus grand conflit africain, celui de la République démocratique du Congo.

Aujourd’hui, la question est de savoir combien de temps ce jeu d’équilibriste pourra durer, et à quel moment les conquêtes pacifiques de Kagamé commencent à être menacées par son autoritarisme ? Réélu en 2010 pour un second mandat de sept ans censé être son dernier, il ne lui reste plus que trois ans pour décider s’il va desserrer l’étau et mettre son pays sur les rails d’une démocratie respectable, ou alors devenir un de ces innombrables satrapes africains qui ont dégringolé du statut de héros à celui de vestige vermoulu à la Mugabé ou Museveni.

Paul Kagamé, il le répète dans toutes ses interviews, a été marqué par son enfance de réfugié tutsi dans un camp en Ouganda, ne comprenant pas pourquoi il devait mener une vie aussi misérable, chassé par les Hutus de son pays de naissance. Dès qu’il le peut, à 22 ans, il prend les armes. D’abord pour appuyer le rebelle ougandais Yoweri Museveni qui renverse le dictateur Idi Amin Dada, puis dans la perspective de faire de même avec le président rwandais Juvénal Habyarimana, soutenu par la France. C’est à ce moment-là, à la fin des années 1980, que Kagamé devient chef du renseignement militaire de son allié ougandais, « un rôle dont il n’est jamais sorti et une fonction qui continue encore à informer sa manière de gouverner », estime l’universitaire français André Guichaoua, spécialiste du Rwanda, qui rapporte là le sentiment d’un certain nombre de collaborateurs de Kagamé au cours des années.

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