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Patrimoine de Jean-Marie Le Pen : un enrichissement suspect de 1,1 million d’euros.

Par Mathilde Mathieu

Dimanche 22 juin 2014 // La France

D’après nos informations, l’enquête préliminaire ouverte sur le patrimoine de Jean-Marie Le Pen fait suite à un enrichissement personnel suspect évalué à 1,1 million d’euros entre 2004 et 2009. Les explications, ou tentatives d’explications, fournies par l’eurodéputé et dirigeant frontiste pour justifier la variation de ses actifs n’ont pas convaincu l’ancienne commission pour la transparence, qui a saisi la justice fin 2013.

Jean-Marie Le Pen devient très encombrant pour sa fille, mais pas seulement à cause de ses sorties aux relents antisémites. Le président d’honneur du Front national est aussi visé par une enquête préliminaire sur son patrimoine ouverte fin 2013, déclenchée après que la Commission pour la transparence financière de la vie politique a évalué son enrichissement personnel à 1 127 000 euros entre 2004 et 2009 et l’a jugé suspect, d’après des informations recueillies par Mediapart.

Jean-Marie Le Pen a été réélu député européen en mai dernier
Jean-Marie Le Pen a été réélu député européen en mai dernier © Reuters

Comme nous l’avions déjà révélé en février dernier (lire ici), l’ancienne commission chargée d’éplucher les déclarations de patrimoine des élus et de débusquer les fraudeurs, remplacée depuis par la Haute autorité pour la transparence (HAT), a saisi la justice en novembre 2013.

En comparant la déclaration de patrimoine remplie par l’eurodéputé en 2009 (à l’issue de son mandat) avec celle fournie en 2004 (au début de son mandat), l’autorité indépendante alors présidée par le vice-président du Conseil d’État, Jean-Marc Sauvé, a tiqué sur l’ampleur de l’enrichissement personnel affiché par Jean-Marie Le Pen (en particulier ses investissements massifs dans des Sicav), inattendue au vu de ses revenus officiels. D’où venait l’argent ?

Les explications, ou tentatives d’explications, fournies par le dirigeant frontiste pour justifier la variation de ses actifs, au fur et à mesure des relances de la commission et de fastidieux échanges écrits, n’ont pas été jugées convaincantes. Voici les justifications fournies par l’élu qui ont paru douteuses, au moins en partie :

  • Jean-Marie Le Pen a déclaré que le Front national avait renoncé en 2006 à lui réclamer une dette de 198 000 euros contractée en 1991, sans apporter de preuve.
  • Il a assuré que son micro-parti personnel, Cotelec, lui avait viré presque 300 000 euros en 2008. Sans fournir de justificatifs.
  • Il a affirmé qu’une étude notariale de sa commune de Saint-Cloud (Chargelegue Marchand Bories) lui avait versé en 2008 quelque 150 000 euros, toujours sans trace probante. Idem pour 50 000 euros supposément encaissés d’une banque lorraine, dont il n’a pas justifié la provenance.
  • Enfin, il a fait état d’une « remise gracieuse » d’environ 400 000 euros obtenue du fisc en 2006, à l’issue d’une médiation. À l’appui de cette assertion ? Toujours aucun justificatif.

Jean-Marie Le Pen aurait-il pris le risque de mentir ? Jusqu’à sa disparition fin 2013, la commission manquait terriblement de moyens d’enquête et ne pouvait compter sur une collaboration active du fisc, à l’inverse de sa remplaçante, la HAT, désormais autorisée à bombarder Bercy de questions. Confrontée à autant de zones d’ombre, l’ancienne commission s’était en tout cas décidée, avant de disparaître, à saisir le parquet de Paris.

Depuis, l’enquête préliminaire confiée à la brigade financière de la préfecture de police de Paris avance lentement, au rythme des réquisitions bancaires. À ce stade, ni Jean-Marie Le Pen, ni les trésoriers du FN ou de Cotelec n’ont été entendus.

Interrogé par Mediapart quelques jours après sa sortie sur Patrick Bruel (« On fera une fournée la prochaine fois »), Jean-Marie Le Pen clame n’avoir « aucune inquiétude ». « Mais je n’ai pas le dossier sous les yeux, évacue-t-il. Je n’ai pas eu le temps de fouiller dans mes papiers. » D’emblée, il accuse l’ancienne commission de « désinvolture », de « paresse » et de parti pris idéologique : « Ça lui apporte sans doute un petit bénéfice politique de faire peser un soupçon d’illégalité sur Jean-Marie Le Pen. » En pleine polémique avec sa fille, il ironise : « C’est la cerise sur le gâteau ! »

Quand on insiste, celui qui siège toujours au bureau exécutif du FN consent à fournir quelques "précisions" sur les rentrées d’argent suspectes aux yeux de la commission. L’annulation d’une dette vis-à-vis du FN ? « C’est lié à ma condamnation au civil dans l’affaire du "détail" (ndlr : il a été condamné en 1991 pour avoir déclaré, à propos des chambres à gaz : « Je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale »). Le Front m’a prêté les 130 millions de centimes que j’ai dû payer. Comme c’était une sanction politique, le parti n’a jamais réclamé le remboursement. (En 2006), le bureau politique a officiellement décidé de renoncer à sa créance. » De quoi expliquer, selon lui, un bond de 198 000 euros entre ses déclarations de patrimoine de 2004 et 2009.

« Ça ne me parle pas trop », répond cependant à brûle-pourpoint Jean-Pierre Reveau, trésorier historique du FN jusqu’en 2009, quand on l’interroge. « Mais de l’eau est passée sous les ponts, ajoute-t-il. Maintenant que vous me le dites, je me souviens qu’on a renoncé à un remboursement. J’étais pas tout seul à décider... » Les enquêteurs vont évidemment contrôler la réalité de ce cadeau. Si son existence est confirmée, a-t-il été effectué dans les règles ? A-t-il été signalé aux impôts ?

S’agissant du fisc, justement, Jean-Marie Le Pen affirme qu’entre sa déclaration de patrimoine de 2004 et celle de 2009, il aurait bénéficié d’une « remise gracieuse » de plus de 400 000 euros sur un redressement vieux de plusieurs décennies, grâce à l’intervention du « médiateur du ministère des finances ». « C’est une affaire très compliquée, balaye-t-il, quand on s’étonne. Le fisc a estimé trop bas les loyers que je versais comme locataire à la SCI propriétaire de Montretout (son château hérité du cimentier Hubert Lambert dans des conditions contestées, ndlr)… » De fait, Jean-Marie Le Pen étant le principal actionnaire de cette SCI, un montage lui permettait de réduire artificiellement ses revenus.

Le domaine de la famille Le Pen, parc de Montretout à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine)
Le domaine de la famille Le Pen, parc de Montretout à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) © Google Map.

Questionné par Mediapart, la direction générale des finances publiques n’a pas souhaité confirmer ou infirmer l’existence de cette ristourne fiscale, « ne s’exprimant jamais sur les dossiers particuliers ». Là encore, la brigade financière devrait facilement vérifier.

Quant aux 150 000 euros qui auraient été versés par l’étude notariale de Saint-Cloud en 2008, Jean-Marie Le Pen nous répond : « Il faut que je fasse des recherches, c’est probablement un héritage… » Sollicitée, la société se refuse à tout commentaire au fond. « Il y a des clients qui virevoltent de notaire en notaire, se contente de répondre Patrick Marchand. Aucun des associés n’est un ami de M. Le Pen en tout cas. »

Quand on enchaîne avec les 50 000 euros arrivés d’une banque de Lorraine, le député européen se débarrasse encore plus vite des questions : « Comme ça, je ne vois pas… »

Enfin, il assure à Mediapart que les 300 000 euros virés sur son compte personnel par Cotelec, son micro-parti, correspondent « probablement à un prêt pour sa campagne électorale (de 2009), qui a dû être remboursé ». « Il a remboursé, oui, dégaine le trésorier de Cotelec, Gérald Gérin, ancien majordome de M. Le Pen à Montretout, qui hésite toutefois sur l’élection concernée et parle initialement des municipales de 2008 (auxquelles Jean-Marie Le Pen ne s’est pas présenté). Nos comptes sont d’une transparence de cristal ! » Quand on lui rappelle que la commission des comptes de campagne a pourtant rejeté en janvier 2014 ceux de Cotelec (« non conformes » car déposés « hors délai »), le trésorier s’offusque : « Le coursier les a apportés à la mauvaise adresse, l’enveloppe s’est simplement perdue ! »

Pour vérifier l’existence d’un prêt d’environ 300 000 euros dans le compte de campagne de Jean-Marie Le Pen aux européennes de 2009, Mediapart s’est évidemment tourné vers la commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP), qui n’a pu répondre dans les délais impartis. Le dossier est en effet stocké aux archives nationales de Fontainebleau, inaccessible depuis des semaines pour raisons de sécurité.

Quoi qu’il en soit, les flux financiers qui existent entre les Le Pen et leurs micro-partis (celui de Marine Le Pen est visé par une information judiciaire ouverte sur des soupçons d’« escroquerie en bande organisée ») offrent quelques arguments aux partisans d’une fusion entre la HAT et la CNCCFP, les deux organes qui se partagent aujourd’hui le contrôle des financements politiques, la première se chargeant de l’argent des élus, la seconde de l’argent des partis et des campagnes. Alors qu’elles travaillent pour l’instant séparément, certains parlementaires suggèrent un regroupement des forces, pour créer une grande juridiction de moralisation de la vie publique qui gagnerait en force de frappe, en particulier sur des sujets transversaux comme les micro-partis.

S’agissant de Jean-Marie Le Pen, en tout cas, l’affaire n’en est qu’à ses débuts. La Haute autorité pour la transparence, gendarme bien mieux armé pour éplucher les déclarations de patrimoine des élus que son prédécesseur, va bientôt s’en saisir. L’eurodéputé avait jusque début juin pour adresser sa déclaration de patrimoine, nouvelle version.

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