Patrick Buisson, le stratège du président.

Samedi 7 avril 2012, par Fabrice MADOUAS // La France

Influence : C’est mon hémisphère droit, a dit de lui Nicolas Sarkozy.

Portrait d’un conseiller discret qui ne met pas ses convictions sous le boisseau.

On le présente comme l’éminence grise de Nicolas Sarkozy, inspirant au chef de l’État les thèmes d’une campagne menée tambour battant. Le retour aux frontières ? Buisson ! L’identité nationale et la défense des valeurs ? Buisson ! L’appel au peuple et la stratégie référendaire ? Buisson, vous dis-je ! Le chef de l’État n’a-t-il pas déclaré lui-même, en lui remettant la Légion d’honneur, le 24 septembre2007 : « C’est à Patrick que je dois d’avoir été élu » ? Pourtant, "Patrick" a toujours refusé le poste de conseiller auprès du président que Nicolas Sarkozy lui proposait et n’occupe aucun bureau à l’Elysée.

On dit aussi de Buisson qu’il est "maurrassien" : « Aucune élection ne s’est jamais jouée sur des thématiques économiques », assène-t-il : politique d’abord ! Pourtant, il retient aussi du théoricien royaliste de l’Action française que « la monarchie, c’est l’anarchie plus un ». Et s’il place Bernanos, Bloy, Anouilh et Céline au sommet de son panthéon littéraire, il rappelle volontiers qu’il est également le biographe de Léo Ferré, dont il apprécie la poésie, comme celle d’Aragon - au moins la Diane française : « je ne m’incline que devant le talent, et il n’est ni de droite, ni de gauche. »

Lui-même déroule de savantes analyses nourries de références historiques et politiques sur l’électorat populaire dont les aspirations sont depuis trop longtemps méprisées par une élite mondialisée. Pourtant, c’est aux Clermont-Tonnerre l’une des plus vieilles familles de France, qu’il emprunte son aristocratique devise : "Si omnes, ego non" ("Si tous, pas moi") tirée de l’Évangile selon saint Matthieu.

On le dit enfin catholique. Par décret de Benoît XVI, il a reçu, le 21 janvier, l’insigne de commandeur de l’ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, décerné par le Vatican à des catholiques ayant rendu des services signalés à l’Église. Si le discours du Latran (où Nicolas Sarkozy exaltait les racines chrétiennes de la France) doit beaucoup à Emmanuelle Mignon, c’est à Buisson qu’on doit le second voyage du président à Rome, en 2010, après l’interprétation captieuse d’une homélie du Saint-Père présentée par la presse comme une condamnation de la fermeté du gouvernement à l’égard des Roms. Il est à l’origine aussi des déplacements du chef de l’État à Vézelay, au Puy-en-Velay, à Domrémy pour l’hommage rendu « non pas à l’égérie du Front national, mais à la sainte de la patrie, symbole de l’esprit de résistance : Jeanne d’Arc, cette fille du peuple qui en remontre aux docteurs de la Sorbonne » .

Et pourtant ? Et pourtant, rien ! Car l’attachement de Patrick Buisson au Saint-Siège n’appelle aucune nuance : lui-même se dit, avec un soupçon de provocation, « papiste ultramontain », et l’Église romaine est la seule autorité devant laquelle il consent à s’agenouiller. Car Buisson n’aime rien autant que sa liberté et le plaisir de transgresser le prêt-à-penser d’une bourgeoisie naguère conservatrice, aujourd’hui "bobo", dont il a toujours combattu « l’assommant conformisme ». « je suis un irrégulier », dit-il.

Est-ce cela le goût de la transgression qui le rapproche de Nicolas Sarkozy ? Le chef de l’État apprécie les analyses de Patrick Buisson, souvent iconoclastes mais toujours fondées sur une érudition historique qui laisse peu de prise à la contradiction. « Buisson, c’est mon hémisphère droit, s’amuse-t-il. L’homme est l’un des plus fins que je connaisse. Il m’apporte beaucoup. » Et Buisson encourage les audaces d’un candidat « capable de désenclaver sociologiquement et idéologiquement une droite dont Jacques Chirac avait réduit la base électorale à 20 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle » . Le sarkozysme est « un empirisme sans tabou », a-t-il un jour résumé, d’une formule dont il est coutumier.
Ni le chef de l’État, ni son conseiller ne sont issus des cénacles technocratiques qui ont longtemps fourni ses dirigeants à la République. À la différence de Jacques Chirac et François Hollande, Nicolas Sarkozy, avocat de profession, n’a pas fait l’Ena. Et Patrick Buisson, 62 ans, est journaliste : ancien directeur de la rédaction de Minute (« En 1986, quand il tirait à 200 000 exemplaires »), puis de Valeurs actuelles jusqu’en 1994, il dirige aujourd’hui la chaîne Histoire. C’est à ses parents qu’il doit ses deux passions : « À mon père, ma culture politique ; à ma mère, mon éducation catholique. »

« Mon père était issu des milieux populaires. Orphelin de père mort de ses blessures à la guerre, il avait commencé à travailler à 13 ans et c’est en suivant les cours des Arts et Métiers qu’il a pu devenir ingénieur électricien. Il était Camelot du roi [les jeunes royalistes liés à l’Action française]. C’était une école d’irrévérence, dont on mesure mal aujourd’hui l’influence intellectuelle. L’Action française et plus encore les Camelots étaient la matrice, aristocratique et populaire, d’une véritable contre-culture. Ce n’était cependant pas une contre-société : mon père n’a jamais été un émigré de l’intérieur : Il avait le goût et l’élégance de la vraie subversion. »

Cet engagement politique se traduit à la fois par une aversion pour le totalitarisme communiste (« J’avais 7ans quand ma mère m’a conduit à la manifestation contre l’écrasement de l’insurrection hongroise par les chars soviétiques ») et par un soutien à l’Algérie française conçue, selon l’expression de l’historien Raul Girardet, comme « un Far West : la dernière aventure avant l’avènement de la société marchande et le triomphe de la consommation de masse. Le mouvement de l’Algérie françaises inscrivait dans une cosmogonie de la Résistance à laquelle il empruntait ses mythes et ses mots ( armée secrète). Qu’ils soient de droite ou de gauche, ses partisans se réclamaient d’une autorité morale supérieure au pouvoir légal comme de Gaulle à Londres », se plaît-il à souligner.

En mars 1962, le jeune Patrick Buisson, 12 ans, refuse de se lever quand l’Éducation nationale impose aux élèves une minute de silence pour six victimes de l’OAS. Si omnes, ego non. C’est encore le souvenir de l’Algérie française qui le fera rencontrer neuf ans plus tard Jean-Marie Le Pen quand il rédigera, sous la direction de Girardet, un mémoire de maîtrise sur les acteurs de cette guerre civile.

Daniel Cohn-Bendit lui offre une autre occasion de se distinguer à Nanterre, en 1968. Soutenus par quelques enseignants courageux, les étudiants de la Corpo de lettres, dont il est vice-président, s’opposent à la mainmise des "gauchistes" sur la faculté. « le me souviens encore de la banderole qui nous attendait à l’entrée : " Fascistes qui avez échappé à Diên Biên Phù, vous n’échapperez pas à Nanterre ! » La plainte qu’ils déposent contre Dany le Rouge précipitera les événements de Mai, que Buisson analyse dès cette époque comme le meurtre du père : « On met dans le même sac les figures patriarcales et archaïques de De Gaulle et de Pétain. Les fils de la bourgeoisie réclament la libération des moeurs, ses filles celle de la femme, et tous veulent jouir et consommer sans entraves. C’est la fin du pater familias romain, consacrée deux ans plus tard par la loi,de 1970 qui remplace la "puissance paternelle"par l’autorité parentale. » Disciple de Philippe Ariès, Patrick Buisson étudie l’évolution des mentalités en historien. « On passe au cours des années soixante d’une société rurale, encore imprégnée de valeurs chrétiennes, à la société de consommation de masse où l’individu l’emporte sur la personne et l’anonymat sur les solidarités collectives. »

C’est à sa mère que Patrick Buisson doit l’essentiel de sa culture chrétienne. Et sa foi. « J’ai toujours été un admirateur inconditionnel de l’Église comme principe de civilisation : c’est de son sein qu’ont jailli les plus grands et les plus purs chefs-d’oeuvre de l’humanité. Notre époque n’a que des banques pour cathédrales. » Il reconnaît cependant qu’il est resté longtemps « un catholique hors les murs » : « J’ai toujours été un homme des marges et longtemps un homme des seuils. »

Les développements du concile Vatican Il l’ont exaspéré : « A partir de 1962, l’Église n’est pas allée au monde, elle s’est rendue au monde. Or l’Église a toujours été forte de son intransigeance. Bien des empereurs romains étaient prêts à faire une petite place à Jésus entre Apollon et Mithra. Beaucoup d’autres, au long des siècles, ont proposé à l’Église de conclure un pacte avec le monde. C’est parce qu’elle l’a toujours refusé qu’elle a traversé les âges. »

Il voit cependant dans « l’oeuvre considérable » de Benoît XVI (qu’il a remercié pour le Motu Proprio) et la fondation de communautés nouvelles les ferments d’une renaissance qui le réjouit : « Nous héritons d’une religion nue, débarrassée des scories du conformisme social qui corrompait son message au XIX° siècle. Nous avons la chance de pouvoir contester le courant dominant tout en étant fidèles aux valeurs éternelles, et le privilège redoutable d’avoir et choisir entre la faiblesse de Dieu, moins présent que jamais dans une société déchristianisée, et la puissance de l’homme qui ne cesse de s’accroître dans l’ordre technologique et matériel... »

Sommes-nous si loin de l’action politique et de l’élection présidentielle ? L’influence dépend aussi des rapports de force. D’âpres batailles se sont déroulées dans l’entourage de Nicolas Sarkozy avant la parution de son entretien dans le Figaro Magazine (11 février 2012). Le chef de l’État s’y prononce contre la légalisation de l’euthanasie au nom d’ un principe, celui du respect de la vie ». Certains de ses conseillers voulaient supprimer cette expression « parce que les associations pro-vie [hostiles à l’avortement} ont coutume de l’employer ».Il a fallu que Patrick Buisson pèse de tout son poids pour qu’elle soit maintenue dans cet entretien.

« Sur les enjeux de civilisation (euthanasie, mariage homosexuel, bioéthique, vote des étrangers, politique migratoire...), tout oppose François Hollande à Nicolas Sarkozy », dit-il, en rappelant aussi son influence sur des décisions symboliques, comme la promotion d’Hélie de Saint Marc à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur : « La politique, c’est l’art de gérer les symboles. Une fois que les paroles sont dites, la transgression est accomplie. »

Tous les électeurs en sont-ils convaincus ? À droite, beaucoup estiment que le compte n’y est pas et que la rupture promise en 2007 n’a pas eu lieu. Patrick Buisson n’ignore pas ces frustrations mais « s’il avait pu tout faire en cinq ans, Nicolas Sarkozy ne solliciterait pas un nouveau mandat ! », rétorque-t-il. ( Sortir de (entre-soi grâce au référendum).

S’il évoque l’ampleur des crises que le gouvernement a dû affronter, Buisson avance un argument inédit pour expliquer que tous les engagements n’aient « pas encore » été tenus : « En 2007, Sarkozy, c’était Bonaparte au pont d’Arcole ! Il s’est emparé de thèmes, comme l’identité nationale, que Chirac avait totalement abandonnés. Il a désenclavé la droîte en agrégeant un vote populaire ai vote de droite traditionnel. Comme de Gaulle en 1958 ! Le problème, c’est qu’il manquait d’hommes pour appliquer la révolution culturelle qu’il incarnait, car la droite chiraquisée s’est soumise à l’hégémonie intellectuelle de la gauche depuis des décennies, au point de perdre ses repères. Alors que l’extrême gauche infiltrait le PS et le PCF tout en maintenant une expression politique autonome grâce à ses partis et ses associations, la droite n’a pas formé ses cadres ! On ne peut pas exiger d’un homme qu’il fasse en cinq ans ce que deux ou trois générations n’ont pas pu ou n’ont pas su faire avant lui ! »

Quelle garantie l’électeur a-t-il que ses attentes ne seront pas de nouveau déçues ? « Le référendum, répond Patrick Buisson. Nicolas Sarkozy s’adressera directement aux Français sur les questions importantes. Que ce soit sur l’immigration ou sur l’indemnisation du chômage. Et plus généralement, à chaque fois qu’il y aura blocage ou que les élites auto proclamées chercheront à réduire les droits du citoyen à ce que Guy Debord appelait "les droits de l’homme spectateur"privé de la maîtrise de son destin. »

« Redonner la parole aux Français, c’est sortir de l’entre-soi », poursuit Buisson. « Une élection présidentielle ne se gagne pas au centre mais au peuple », répète-t-il souvent. Quelle que soit l’issue de celle-ci, c’est sur cette ligne que campe aujourd’hui le candidat Sarkozy.

Valeurs actueites 22 mars 2012

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