Tunisie

Pas de répit pour les chrétiens.

Dimanche 30 juin 2013 // L’Afrique

La vieille communauté catholique tunisienne est sous pression islamiste. Intimidations et violences se multiplient. Témoignages.

Après quelques semaines d’accalmie, les chars sont de retour avenue Bourguiba, au centre de Tunis, artère symbole du "printemps tunisien" de 2011. Près de 200 fidèles se sont rassemblés dans la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul où les prêtres concélèbrent la messe. Par prudence, la grande porte a été refermée. Depuis la chute de Ben Ali, en janvier 2011, suivie par la victoire électorale des islamistes "modérés" d’Ennanda, les chrétiens de Tunisie vivent dans l’angoisse.

En février 2011, le prêtre polonais Marek Rybinski était assassiné dans l’école Notre-Dame de La Manouba où il travaillait. Ce crime n’aurait eu aucune motivation religieuse mais sa gravité a jeté l’effroi dans la petite communauté catholique de Tunisie (20 000 personnes, dont 90 % sont étrangers, européens et africains).

Si l’Église a un statut officiel, elle ne possède plus que cinq clochers depuis l’accord de 1964 entre la Tunisie et le Vatican. « Pendant la révolution, nous n’avons eu aucun problème avec les manifestants, au contraire, explique soeur Mélika, de l’école libre Les Maristes. La société est habituée à notre présence. Des catholiques, et en particulier des Maltais, vivaient ici bien avant le protectorat. Nous accueillons 1020 élèves, des musulmans pour la plupart. Quand le père Marek a été assassiné, de nombreux parents nous ont présenté leurs condoléances. »

Au lendemain du drame, 15 000 Tunisiens manifestèrent pour défendre la tolérance religieuse, remise en question par les islamistes comme l’a montré l’irruption d’un groupe salafiste dans la basilique du Kef, en septembre 2011. Les intégristes musulmans voulaient dire la prière du vendredi dans ce lieu culturel. Après plusieurs cambriolages et profanations dans l’archevêché et la cathédrale de Tunis, Mgr Maroun Laham, alors archevêque de la ville, a dû rappeler ses obligations au ministre de l’Intérieur, en août 2012. Depuis quelque temps, c’est au tour de l’église orthodoxe russe de Tunis d’être la cible d’outrages et de menaces.

« Il y a eu des attaques contre les églises mais aussi contre les mausolées des saints musulmans, dont vingt-neuf ont été saccagés », précise le père Jean Fontaine, père blanc arabophone arrivé dans le pays en 1956, année de l’indépendance. Il côtoie de nombreux intellectuels et étudiants musulmans : « Depuis l’assassinat du dirigeant laïc de gauche, Chokri Bela d, en février dernier, les Tunisiens ont pris conscience des dangers de l’islamisme. Ils ne veulent pas qu’on leur confisque leur révolution. »Le père Fontaine a travaillé à l’Institut des belles lettres arabes, où il a été conservateur de la bibliothèque et directeur de la revue, et travaillé auprès des prisonniers. Comme lui, une centaine de religieux vivent encore au service des Tunisiens. Les soeurs blanches tiennent une bibliothèque, celles de Notre-Dame-de-Sion gèrent une pouponnière à Nabeul...

« Leur nombre diminue de plus en plus », se désole le frère Bertrand Bougé, directeur de l’école Les Maristes. Sauf à La Marsa. De nombreux Européens vivent dans cette ville à l’est de Tunis. Sa paroisse, Saint-Cyprien-de-Carthage, ne désemplit pas et a même vu s’installer il y a cinq ans un nouveau monastère. « Nous n’avons jamais eu de problème, les gens sont curieux, jamais agressifs, raconte le père Luis. Mais nous restons discrets. En dehors de l’enceinte, le clergé ne porte jamais de signe ou d’habit distinctif. »

Pour les Tunisiens convertis au christianisme, près de 1000 personnes, la situation est beaucoup plus délicate. « On ne peut pas parler de sa religion sans être rejeté, au travail, par sa famille, confie Yessine, chrétien originaire de Carthage. Sous Ben Ali, les conditions n’étaient pas vraiment bonnes, mais nous avions un certain degré de liberté pour pratiquer notre foi. Maintenant, nous avons peur. » L’Église de Tunisie vient d’accueillir son nouvel archevêque, Mgr Ilario Antoniazzi. Son avenir est suspendu à la nouvelle Constitution, en cours d’élaboration. Les chrétiens peuvent être inquiets. Le principe de liberté de conscience et de culte fait toujours débat.

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