Paroles de députés socialistes : « C’est un immense gâchis, tout est anéanti »

Par Mathieu Magnaudeix

Vendredi 23 mai 2014 // La France

Ce sont des députés socialistes discrets, ceux qu’on ne voit pas à la télé. Ça ne les empêche pas d’avoir leur avis sur la politique du gouvernement et de François Hollande. Certains se sont abstenus lors du vote du 29 avril sur le plan Valls de 50 milliards d’économies. Paroles de députés que l’on n’entend jamais.

Parmi les 41 députés socialistes qui se sont abstenus mardi 29 avril sur les 50 milliards d’économie du gouvernement, il y a des élus de l’aile gauche du PS et des députés d’autres tendances qui s’abstenaient pour la première fois. Il y a aussi ceux qui, tout en ayant voté ce plan, se posent beaucoup de questions.

Ce lundi 12 mai, Manuel Valls a promis que les nouveaux foyers imposables allaient sortir de l’impôt sur le revenu, une revendication de nombreux députés très souvent interpellés à ce sujet par leurs électeurs. Et pour retisser les liens avec une majorité en colère, François Hollande pourrait bientôt recevoir les parlementaires pour une « opération papouilles », selon le porte-parole des députés PS, Thierry Mandon.

Chaque mardi matin, la centaine de parlementaires qui avaient signé l’appel des 100 pour un « nouveau contrat de majorité » au soir de la défaite des municipales vont se réunir afin d’infléchir la ligne du gouvernement. L’un d’eux, Christian Assaf, se dit même « prêt à discuter avec Mélenchon, mais sur un programme d’union ».

Mediapart a tendu le micro à des socialistes que les Français ne connaissent pas beaucoup. Ils ne courent pas les plateaux télé, ne sont d’ailleurs pas toujours à l’aise avec les caméras. Mais ça ne les empêche pas de dire leurs doutes.

Chantal Guittet (PS. Finistère). Sa circonscription est celle de l’ex-abattoir Gad (Lampaul-Guimiliau). 

Chantal Guittet
Chantal Guittet © Capture d’écran Voeux 2014/Vimeo

« La trajectoire n’est pas la bonne. Une politique de l’offre seule est profondément récessive. Je ne crois pas à la phrase de François Hollande, empruntée à l’économiste Jean-Baptiste Say, selon laquelle l’offre crée la demande. C’est faux. Devant les ministres il y a deux semaines, après l’annonce des mesures de Manuel Valls, j’ai parlé “brut de décoffrage” : j’ai ma liberté de parole, je ne suis pas du sérail. J’ai dit que reculer le plan pauvreté était inadmissible, que le projet de François Hollande, le discours du Bourget, ce n’était pas la politique de l’offre à tout prix. Il y a eu un virement, il faut bien l’admettre. Ont-ils raison ? Fondamentalement, je pense que non, même si l’économie n’est pas une science exacte.

« Avant le vote, j’étais le cul entre deux chaises, angoissée, ce n’est pas la première fois d’ailleurs. Je n’ai pas forcément passé une semaine tranquille. Ça m’a travaillé, ça me travaille encore. Je n’arrête pas de voir des gens qui ne mangent pas à leur faim, c’est insupportable, je me pose plein de questions sur les décisions que nous prenons. Mais j’ai voté pour. Je ne me voyais pas mettre le gouvernement en minorité, il y avait un risque. Et même s’il se trompe sur la trajectoire, celle des autres en face est pire encore.

« On me dit “vous êtes rentrés dans le rang pour sauver votre siège”. Mais je ne suis pas entrée en politique pour avoir un siège. Je suis venue à la politique par hasard, j’étais professeur de gestion à l’université, on m’a dit pourquoi “tu ne vas pas aux législatives” ? J’ai trouvé ça loufoque, et puis dans cette circonscription de droite, j’ai mis en 2007 le candidat UMP en difficulté au second tour, ça n’était jamais arrivé. Et en 2012, j’ai gagné. Mais si je ne suis pas réélue en 2017, c’est la démocratie. De toutes façons, je suis contre le cumul des mandats dans le temps et dans l’espace.

« Il y a beaucoup de choses que je trouve étranges dans le débat politique. Par exemple qu’on ne parle que de 2017 et du retour de Sarkozy, jamais de la pauvreté et pas beaucoup de sujets importants comme les travailleurs détachés. Quand on parle de milliards, ça ne dit rien à nos électeurs. J’aimerais qu’on mesure les conséquences concrètes de ces économies pour les ménages, et ça s’adresse aussi aux journalistes.

« Maintenant, il faut Bac +5 pour comprendre un discours politique, c’est devenu trop compliqué. Il faudrait davantage former nos concitoyens au droit et à l’économie. Les lois sont devenues incompréhensibles. Notre travail à l’Assemblée nationale lui-même est d’un autre siècle. On n’arrive pas à mobiliser les médias sur les sujets de fond que nous suivons au Parlement.

« Nos concitoyens, eux, c’est sur des choses très concrètes qu’ils fondent leur jugement. La fiscalisation rétroactive des retraités ayant eu une famille nombreuse, par exemple (elle a été votée dans le budget 2014, ndlr), c’est choquant surtout que nous avons reculé l’âge de la retraite. La demi-part des veuves supprimée, je suis d’accord mais alors il fallait augmenter les petites retraites. Quand je rencontre des veuves, seules quinze dans la salle sont imposables mais toutes pensent que ce gouvernement leur a volé quelque chose ! Tant qu’on ne remettra pas la fiscalité à plat, on aura toujours ce genre de problèmes.

« Dès maintenant, on pourrait être plus radical sur certains sujets. On ne devrait plus tolérer par exemple les dépassements d’honoraires des médecins. On devrait revaloriser le salaire des enseignants, des greffiers, des infirmiers, etc. J’espère qu’une fois qu’on aura apuré les comptes du pays, il y aura une nouvelle répartition des richesses. »

Philippe Noguès (PS. Morbihan). Réclame une loi contre la sous-traitance anarchique des multinationales.

  • TSCG : oui
  • Accord emploi : oui
  • Réforme retraites : oui
  • Discours de politique générale de Manuel Valls : abstention
  • Plan de 50 milliards : abstention

Philippe Noguès
Philippe Noguès © DR

« Avant le vote du plan Valls, il y a eu des pressions assez phénoménales. Des collègues nous en voulaient. On nous menaçait d’une dissolution. Depuis mon élection en 2012, je n’avais jamais vécu ça.

« Si je me suis abstenu, comme sur le discours de politique générale, c’est parce que la politique de François Hollande ne correspond pas à celle pour laquelle il a été élu. Mes votes ont eu des impacts en Bretagne, où les “hollandais” sont très implantés. La fête de la rose de la fédération socialiste du Morbihan qui devait se tenir chez moi a été annulée dix jours avant. J’ai organisé à la place un repas républicain, il y avait plus de monde ! Nous avons créé un vrai espoir à gauche, chez les gens qui ne se sont pas déplacés aux municipales.

« Je n’imaginais pas qu’on en serait là au bout de deux ans de pouvoir. Je veux bien perdre en 2017, mais dans ce cas sur mes valeurs, pas sur une politique de droite. Je regrette par exemple d’avoir voté le traité européen à l’automne 2012 : je venais d’être élu, on nous a promis que ce serait “un oui exigeant”, on voit aujourd’hui sa traduction concrète : la rigueur d’Ayrault est devenue sous Valls une politique d’austérité. Dans le plan de 50 milliards, ce sont juste les mesures les plus à droite qui ont finalement été gommées.

« Je suis entré au PS en 2006. Pour les législatives 2012, j’ai été choisi par les militants contre le candidat officiel. Je ne suis pas un apparatchik, j’ai été élu pour la première fois en 2012 après 35 ans de carrière dans le privé.

« Ces abstentions m’ont libéré. Maintenant, j’ai envie de faire comme je l’entends, avec la conscience de ma responsabilité. Je vais travailler sur les textes budgétaires à venir. Je ne songe pas encore à quitter le groupe PS. Mais pour l’avenir, je ne m’interdis rien. Si j’ai un jour le sentiment d’être face à un mur, si on n’arrive pas à infléchir la politique de l’intérieur, il faudra peser d’une autre manière et restera cette solution de sortir du groupe. Cela traverse l’esprit de plusieurs députés, c’est clair. Attend-on du groupe majoritaire qu’il soit un troupeau de moutons bêlants ? Le président doit se préoccuper de sa majorité. On est vraiment au bout de cette Cinquième République où le seul qui détermine la politique est le chef de l’État. »

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