Pakistan

Mercredi 10 juillet 2013 // Le Monde

Le Pakistan donne des gages de démocratie mais il reste au coeur d’une situation géostratégique complexe à la veille des retraits occidentaux d’Afghanistan.

Comment Nawaz Sharif, vétéran de la politique pakistanaise, élu pour un troisième mandat le 11 mai, après quatorze ans d’éclipse, et son parti, la Ligue musulmane, héritière du fondateur du pays, Ali Jinnah, vont-ils gérer le départ des forces américaines de combat prévu fin 2014 ? On a abondamment glosé sur le double jeu pakistanais spectaculairement attesté lors de la découverte de la résidence d’Oussama Ben Laden à proximité du Saint-Cyr pakistanais en 2011. On admet généralement que ce double jeu correspond à une sorte de partage des tâches entre l’échelon civil et l’échelon militaire, et spécialement entre les services de renseignement et la classe politique.

Mais cette dernière n’est pas indemne : la Ligue musulmane, au pouvoir dans la province centrale du Pendjab (60 % de la population du Pakistan) avec le propre frère de Nawaz Sharif, sait composer avec les ferments extrémistes et djihadistes notamment au sud-Pendjab. Elle s’est arrangée pour le moment afin de diriger leur activisme vers l’extérieur (Karachi, Mumbai). La campagne de la Ligue musulmane n’a été troublée par aucun attentat, contrairement à celle des autres partis. Si un accord implicite est possible avec les talibans pendjabis, a fortiori l’est-il avec les talibans pachtounes (de la frontière nord-ouest), et plus encore afghans. Tout semble possible tant que la sécurité intérieure de l’État pakistanais n’est pas directement en cause.

Islamabad pense ainsi pouvoir contrôler la mouvance conservatrice musulmane à travers toute la région,. s’ériger en protecteur des autorités locales et nationales en Afghanistan et maintenir la pression au Cachemir. L’objectif permanent étant, on le sait, de bloquer toute avancée indienne. Le Pakistan doit impérativement continuer à se rendre indispensable aux Américains trop tentés ces dernières années de se rapprocher de New Delhi.1ndispensable, y compris par son pouvoir de nuisance qu’il n’hésite pas à utiliser le cas échéant dans une stratégie asymétrique du faible au fort, car le déséquilibre va croissant entre Inde et Pakistan, économiquement, militairement et politiquement, en dépit de l’égalisation due à la possession mutuelle de l’arme nucléaire.

L’avenir afghan ne laisse pas de préoccuper le Pakistan. Celui-ci ne saurait évidemment admettre un éclatement ethnique du pays et une reprise à grande échelle de la guerre civile qui se répercuterait immédiatement au Pakistan voué à une libanisation. Mais une éventuelle victoire dé ses amis et alliés talibans à Kaboul ne serait sans doute pas plus réjouissante : ils ne tarderaient pas à vouloir s’émanciper de la tutelle pakistanaise et à jouer de l’indépendance nationale, voire à inspirer de nouveaux mouvements internes au Pakistan. Un arrangement serait préférable. Les États-Unis maintiendront des bases jusqu’en 2024.

Reste le volet politique : une élection présidentielle est prévue en 2014. C’est là que l’entregent de Nawaz Sharif et de l’ISI devrait trouver à s’employer. Les grandes manoeuvres vont commencer. La Pakistan ne peut accepter que Karzaï et les Américains négocient avec des talibans en dehors de lui. Islamabad se veut au centre du jeu. La légitimité à la fois démocratique, libérale et conservatrice de Sharif doit L’aider à convaincre les internationaux de l’admettre à la table comme principal arbitre de toute solution politique.

Nawaz Sharif, traditionnellement porte-parole de la bourgeoisie d’affaires, ne peut se satisfaire du décrochage de l’économie pakistanaise par rapport au voisin indien. I1 fera tout pour rééquilibrer la relation en regagnant une position de force. Une politique d’ouverture sur des bases purement bilatérales sera toujours contrée par les extrémistes des deux camps. L’instrumentalisation du pays dans la rivalté sino-américaine ne correspond qu’à la situation de faiblesse actuelle. Le Pakistan, durement secoué depuis l’affaire Ben Laden et l’anti-américanisme lié aux attaques de drones, fera tout pour recouvrer sa souveraineté et sa stabilité et retrouver la confiance des partenaires internationaux, toutes plus compromises les unes que les autres. La seule belle carte qu’il ait en mains est la carte talibane. C’est une carte maîtresse mais seulement s’il sait bien la jouer. Sinon elle se retournera contre son auteur. Casino royal !

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