PSA-Aulnay, « la bombe à retardement » de la cité des 3000.

24 JUILLET 2012 | PAR RACHIDA EL AZZOUZI

Samedi 18 août 2012 // La France

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Drapeau de FranceQuand elle a appris « à la télévision » la fermeture de l’usine automobile PSA d’Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, Aminata a pris « un coup sur la tête ». Femme de ménage pour pallier le chômage longue durée de son mari, elle nourrissait le rêve de le voir un jour embauché par « la maison Citroën » où il a fini par décrocher une mission d’intérim début juillet.

Devant le Galion, le centre commercial qui abrite le tentaculaire marché de la cité des 3000 d’Aulnay, l’un des bazars les plus colorés et les moins chers d’île de France, elle dit son angoisse et déroule le quotidien de sa famille nombreuse, une succession de galères et de système D pour nourrir les six enfants dont « un de 19 ans est en prison pour trafic de cannabis ».

La cité des 3000 à Aulnay vue du parc Robert Ballanger
La cité des 3000 à Aulnay vue du parc Robert Ballanger© Rachida El Azzouzi

Plus qu’un rituel, « le marché des 3000 » est « une nécessité », avoue cette Malienne en boubou rouge qui habite la cité voisine de Sevran-Beaudottes et se lève tous les jours à cinq heures pour aller nettoyer des bureaux près de la gare du Nord. « J’habille mes filles pour moins de cinq euros, même un euro, en fouillant bien. Je viens surtout parce que le prix de la viande et des légumes est imbattable ».

Ce mardi 17 juillet, elle salue Khadija, une Marocaine voilée, « dans le même cas » qui vient du Blanc-Mesnil. A 51 ans, Mohamed, son époux, ouvrier PSA depuis une vingtaine d’années, risque de se retrouver sur le carreau. « Il n’a connu que la maison Citroën, il ne sait rien faire d’autre, il n’est pas qualifié », confie-t-elle catastrophée. Chaque été, ils rentrent « au bled » mais ils ont annulé le voyage cette année « pour économiser au cas où ». Elle demande, incrédule : « Ils vont vraiment fermer l’usine ? ».

Dans la cité ouvrière et immigrée des 3000, que plus personne n’appelle la Rose des Vents, son nom originel, la mort programmée du site de production de l’ex-Citroën absorbé par Peugeot est sur toutes les lèvres. « C’est un choc. Tout le monde connaît un cousin, un frère ou un voisin qui travaille chez PSA ou un de ses sous-traitants », avoue Lhassan Bennour, un ancien de l’usine qui a passé 36 ans derrière la chaîne.

Lhassan Bennour, retraité PSA
Lhassan Bennour, retraité PSA© Rachida El Azzouzi

« Je peignais au pistolet les voitures. On bossait comme des chameaux. La combinaison nous collait à la peau », se souvient le retraité, « un Algérien des montagnes » arrivé à Aulnay en 1974 lorsque la chaine de production de Balard y a été délocalisée. La fermeture de l’usine ne le surprend pas : « Ils avaient tout prévu depuis longtemps ». Mais le drame social qui s’annonce l’effraie : « Ici, c’est la misère, le chômage. PSA, avec l’aéroport de Roissy, c’est le principal employeur de la région. Les jeunes n’ont pas de travail. Que vont-ils devenir ? Déjà qu’ils sont catalogués ’’neuf-trois’’. Quand ils vont à la ville, on les regarde comme des chacals au milieu des moutons ».

Au pied des dernières barres délabrées encore debout, il remercie « le bon Dieu » d’avoir des enfants « impeccables ». Sa fille est professeur, son fils, agent immobilier. « Jamais la police n’a frappé à la porte », se félicite-t-il. « Avant, dit-il, nostalgique, les 3000, c’était le paradis » : « Il y a avait des fleurs au balcon, de la mixité sociale. Lorsque les Français sont partis, dans les années 80, la cité s’est dégradée. On a parqué le Maghreb puis l’Afrique ici sans donner de travail aux jeunes. Forcément, la criminalité a augmenté ».

Le marché des 3000, un des moins chers d'Ile de France
Le marché des 3000, un des moins chers d’Ile de France© Rachida El Azzouzi

Erigée dans l’urgence en 1969 sur d’anciennes terres agricoles, la Rose des Vents, monstre de béton, avait été pensée pour les cadres et les ouvriers de Citroen en prévision de l’ouverture d’une nouvelle unité de production, à quelques centaines de mètres de là. Trente ans plus tard, c’est une banlieue sensible qui concentre les inégalités, les promesses non tenues, les échecs et les fantasmes de la société française.

Tous les voyants sont au rouge, en matière d’emploi, de santé, d’éducation, de sécurité... Le taux de chômage des 18-25 ans franchit allègrement les 40%, le taux de pauvreté y est impressionnant. Quelques 400 familles, directement concernées par la fermeture de PSA, vivent encore dans ce décor criant de misère ou dans les cités alentours (Le Gros Saule, les Mille-Mille, Emmaüs, le Blanc-Mesnil).

Depuis la gigantesque opération de rénovation urbaine, entamée en 2004, toujours en cours dans les quartiers nord d’Aulnay qui contiennent 24.000 habitants sur 4% du territoire, soit 30% de la population, « ça va mieux aux 3000 », reconnaissent les habitants.

« Ce n’est plus la capitale du crime, des lascars et des embrouilles. La cité est moins ’’gangsta’’ », analyse avec son « vocabulaire de la cité », Mohamed, un étudiant de 20 ans dont l’oncle et le frère travaillent pour Peugeot. Sous l’arche du Galion, il vend des T-shirts Pepe-Jeans contrefaits pour arrondir ses fins de mois et ne pas devenir « un gamin des cités perdues ».

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