« PRINTEMPS ARABE », du romantisme à l’islamisme.

Dimanche 4 mars 2012 // Le Monde

Un an après que la rue a chassé les pouvoirs en place en Tunisie, en Egypte, en Libye, au Yémen et alors que, à plus ou moins brève échéance, il en ira de même en Syrie, les islamistes tissent leur toile dans un Moyen-Orient livré plus que jamais à une opposition frontale entre chiites et sunnites.

Toujours marqué historiquement par le romantisme révolutionnaire et prompt à céder au lyrisme devant des foules en révolte, l’Occident ou tout au moins une partie de ses élites politiques et de sa classe médiatique s’est passionnée et l’auteur de ces lignes tout le premier pour les révolutions qui se sont déroulées en août dans le monde arabe. Comment ne pas éprouver nous qui jouissons de l’exercice de toutes les libertés fondamentales de la plus vive et naturelle sympathie envers cette jeunesse arabe urbanisée et éduquée, bien décidée à secouer le joug de dictatures plus ou moins laïques ou religieuses, corrompues et séniles, pour arracher un véritable État de droit, à l’image de cet Occident plus ou moins modèle rêvé et envié !

LES « FRÉRES » AU POUVOIR

Las, les révolutions profitent rarement à ceux qui les déclenchent et l’on a vite dû constater que le pouvoir n’était aucunement à la portée des aimables utilisateurs de Facebook, Twitter et autres « réseaux sociaux » mais, comme pratiquement toujours, entre les mains des partis de militants parfaitement organisés, en l’occurrence les islamistes. Le retour au réel, c’est la victoire de l’idéologie profondément ancrée au coeur des sociétés arabomusulmanes, celle des Frères musulmans. Des Frères musulmans qui, lorsqu’ils entrent dans la confrérie, professent croire que « l’islam est une loi complète pour diriger cette vie et l’autre ». La loi de Dieu, telle qu’elle ressort du Coran, est ainsi placée au-dessus de toute loi humaine. De quoi scandaliser nombre d’Occidentaux plus ou moins déchristianisés qui ont oublié la doctrine paulinienne explicitée par saint Thomas d’Aquin : « Tout pouvoir vient de Dieu » (Omnispotestas a Deo). À cette différence près et elle est considérable qu’en Occident ce qui relève de César et ce qui relève de Dieu sont indépendants l’un de l’autre, ce qui empêche toute tentative d’établir une quelconque théocratie.

Depuis l’été, toutes les élections libres qui ont eu lieu en Tunisie, au Maroc, en Egypte, ont porté largement au pouvoir les Frères musulmans, aucunement à l’origine des insurrections en cours mais très organisés depuis toujours, auréolés de la palme du martyr persécuté et grands dispensateurs de bienfaits auprès des plus déshérités. Une vague islamiste d’autant plus conséquente qu’elle a trouvée appui sur le double plan politique et financier auprès des pétromonarchies du Golfe. Dans ces conditions, tout laisse à penser que 2012 sera une année de turbulences. D’autant que le dossier israélo-palestinien n’a jamais été aussi verrouillé, sur fond de retrait américain de la région et de menaces iraniennes sur le détroit d’Ormuz. À bien réfléchir, la victoire des islamistes a certes des causes culturelles, économiques et sociales profondes, mais les dictateurs déchus sont également responsables car, partout, ils n’ont cessé de casser toutes les formations laïques susceptibles de leur faire de l’ombre.

L’UTOPIE ISLAMISTE

Le pire comme le meilleur n’est jamais sûr. Si l’on est en droit d’éprouver de solides inquiétudes pour l’avenir alors que les mouvements islamistes ont, partout, raflé la mise électorale, les hommes, appelés au pouvoir, ne sont pas forcément obligés de se transformer en ayatollahs à l’iranienne. Jamais mis à l’épreuve du pouvoir et, munis pour seul viatique de l’utopie islamiste selon laquelle l’islam serait la solution à tous les problèmes, on ne peut pas encore prévoir à l’heure actuelle quelles réponses ils apporteront aux vrais problèmes des sociétés arabo-musulmanes. Pour ce qui concerne l’Egypte, centre de gravité démographique, politique et intellectuel du monde arabe et le seul pays de ce bloc ayant signé une paix en bonne et due forme avec Israël, ce qui a de quoi inquiéter, c’est l’avenir plutôt sombre promis à l’économie de ce pays. L’armée demeure la seule force organisée en dehors des Frères musulmans, avec, en toile de fond, l’ombre peu réjouissante des salafistes qui feront alliance ou non avec les Frères selon les desiderata des riches pays du Golfe et de l’Arabie Saoudite.

Pour se rassurer, on peut toujours accorder crédit à la récente étude sur l’opinion arabe réalisée par l’université du Maryland selon laquelle dans les cinq pays arabes concernés par ce sondage Liban, Égypte, Jordanie, Maroc, Émirats arabes unis, la puissance étrangère qui suscite le plus d’admiration est la Turquie. Et, certes, le modèle turc, incarné depuis dix ans par l’AKP, la parti islamo-conservateur, se révèle plus séduisant, en dépit de certaines atteintes aux libertés, que la plupart des régimes arabes en place.

PLUSIEURS PROTAGONISTES

Devenu le fer de lance d’une politique destinée à obliger le dictateur syrien Bachar el-Assad à quitter le pouvoir, la Turquie mène un politique étrangère pour l’heure de funambule dans son désir de préserver de bonnes relations à la fois avec l’Occident et avec le Moyen-Orient musulman. Dans ce contexte il était fatal qu’Ankara se trouve en butte à Téhéran qui s’est largement investi auprès de Damas, son seul allié arabe et son principal axe de transit de matériel de’soutien vers le Hezbollah au Liban. Et ce n’est pas la décision turque d’installer un complexe de veille antimissile de l’Otan pour riposter aux missilesiraniens à Malatya, dans l’est du pays, qui va arranger les choses avec Téhéran.

En fait, le « printemps arabe » et le soulèvement syrien ont mis en lumière la rivalité entre ces deux puissances décidées à préserver leur influence respective au Moyen-Orient et dans le monde arabe. Quant à Damas, son sort semble désormais scellé. Tout laisse à penser que, sous l’impulsion nouvelle de la Ligue arabe, largement dominée par l’Arabie Saoudite, avec le renfort décisif de la Turquie, l’accord plein et entier des Européens et notamment de la France, le soutien des États-Unis, le pouvoir du clan Assad en est à ses derniers jours qui ne sront qu’occasions à massacres.Voilà qui ne sera pas sans répercussion sur le Hezbollah chiite au Liban et sur le Hamas palestinien à Gaza, la branche militaire de ce dernier venant de quitter .. .la Syrie. Alors même qu’il se dit ici et là que Moscou, dont on connaît les intérêts stratégiques en Syrie, serait à la recherche d’un général sunnite pour prendre le pouvoir à Damas.

L’invasion américaine de l’Irak a eu pour effet, assez prévisible, de renforcer l’influence de l’Iran. Non seulement la théocratie des mollahs à Téhéran mais encore la puissance chiite dans l’ensemble du monde arabomusulman jusqu’alors dominé par les sunnites. Au Liban, également, les chiites du Hezbollah sont devenus, contre les sunnites et les chrétiens, l’élément dominant du gouvernement, alors même que leur milice est plus forte que l’armée nationale libanaise. Désormais le croissant chiite pourrait relier l’Iran, le sud Liban et la Syrie.

LE GRAND DESTIN SUNNITE

Voilà qui ne peut satisfaire les capitales sunnites d’Arabie saoudite, du Koweit, du Qatar, de Bahrein ou des Emirats arabes unis. Surtout lorsque l’on sait que les chiites sont démographiquement majoritaires au Koweit et à Bahrein et jusque dans la province d’el-Haza en Arabie Saoudite, où se trouve la majeure partie des ressources pétrolières du royaume. Alors que l’Arabie Saoudite est relativement paralysée par une transition de pouvoir, le Qatar, qui dirige la Ligue arabe jusqu’à fin mars, est devenu, fort de sa manne gazière, le principal mécène au Moyen-Orient et au Maghreb d’un islam politique bon teint.

À preuve, l’inauguration récente à Doha par l’émir cheikh Hamad al-Than de la mosquée de l’imam Mohammed Abdel Wahhab, le fondateur du Wahhabisme, cette doctrine religieuse extrêmement rigide de l’islam, née en Arabie Saoudite voisine.
En définitive, le grand dessein de l’Arabie Saoudite et de ses alliés du Golfe qui resserrent les rangs et relancent leur projet d’union semble triple. Il s’agit d’abord de mettre fin au clan des Assad notamment pour neutraliser le Hezbollah libanais et permettre aux sunnites du Pays du Cèdre de reprendre le pouvoir à Beyrouth avec l’aide des chrétiens maronites. En second lieu, de permettre aux sunnites d’Irak de ne plus subir le joug des chiites désormais au pouvoir à Bagdad en leur constituant une région à eux. Enfin, d’empêcher que Téhéran puisse se prévaloi* d’un allié arabe, en l’occurrence Damas. Lebut est donc d’affaiblir l’Iran chiite des mollahs dans le monde arabo-musulman. Et de permettre de faire à nouveau pencher la balance du côté du bloc sunnite fragilisé par le lâchage américain de Moubarak en Egypte et la chute de Saddam Hussein en Irak.

Face au déferlement islamiste, les premières victimes sont les minorités chrétiennes, comme en Égypte où les exactions contre les coptes se sont multipliées depuis la Révolution. Dans ce pays, de quel poids sera, face aux salafis4es l’engagement de l’université Al-Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite, pour la liberté religieuse et le respect de la liberté d’opinion, de recherche scientifique et de créativité artistique ? Quelle véritable liberté de conscience sur le Dar al-Islam ?

Alors que la Chine, premier client du pétrole de la République islamique d’Iran, ne semble guerre pressée de sortir de son attentisme égoïste en condamnant Téhéran pour ses activités nucléaires à but militaire, cependant que le fondamentalisme religieux sévit en Israël, il ne fait aucun doute que le monde arabe est entré dans une phase de turbulences qui ne fait que commencer. Avec des États-Unis et une Europe qui n’ont sur ces évènements qu’une capacité d’influence limitée. Ce qui met au devant de la scène les puissances régionales Arabie Saoudite, Turquie, Iran qui n’ont jamais été aussi à même de forger leur destin.

Nigéria : la chasse aux chrétiens est ouverte

Au Nigéria, où les premières violences ont éclaté en 2000 lors de l’instauration de la charia dans le Nord, la « guerre confessionnelle » fait rage. Le président Goodluck Jonathan a décrété l’état d’urgence dans les zones où sévissent les islamistes, après le massacre d’une cinquantaine de chrétiens à la sortie de la messe de Noël. Dans la foulée, un porte-parole du mouvement djihadiste Boko Haram, qui a revendiqué les attentats, lançait un ultimatum enjoignant aux chrétiens de quitter le nord du pays. Formés au Niger et au Tchad au contact d’Aqmi, un temps de mèche avec Al qaida, les militants de Boko Haram mettent depuis 2002 le pays sous coupe réglée, multipliant les attentats contre les chrétiens mais aussi contre le siège des Nations unies dans la capitale, Abuja. Ils profitent du laxisme du pouvoir central et d’une administration gangrenée par une corruption endémique. Dans ce pays riche (8,4% de croissance en 2011), premier producteur de pétrole d’Afrique, les affrontements inter-religieux sont propres à oblitérer définitivement une construction fédérale totalement ingérable. Sans une volonté politique et militaire du pouvoir central, le pays le plus peuplé du continent noir (160 millions d’habitants) semble en effet condamné à une partition entre États du nord, à majorité musulmane, et États du sud, à majorité chrétienne (catholiques et anglicans). Ce qui pourrait être une bonne nouvelle pour les chrétiens, le pétrole s’extrayant principalement dans le delta du Niger, au sud du pays. Bien gérée, avec et plutôt sans le Nord, la taille de l’économie nigériane pourrait dépasser d’ici à 2025 celle de l’Afrique du Sud, aujourd’hui la plus importante d’Afrique.

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