PÉTAIN - DE GAULLE : Un drame Shakespearien.

Mardi 25 novembre 2014 // L’Histoire

En remontant le fil du temps, il n’y a pas d’autre exemple de deux hommes jadis intimement liés, se retrouvant à tour de rôle en position de chef d’État avec la condamnation à mort de l’autre entre les mains. Après son départ pour Londres en juin 1940, le général de brigade à titre temporaire Charles de Gaulle est condamné à mort pour désertion par le tribunal militaire de Clermont-Ferrand. Le maréchal Pétain, alors chef de l’État français, écrit et fait savoir à ses proches qu’il n’est pas question que cette décision de justice soit appliquée. Cinq ans plus tard, à la Libération, chef du gouvernement provisoire, le général de Gaulle informe discrètement le tribunal qui juge Pétain pour haute trahison qu’un recours en grâce « pour grand âge » serait bien accueilli en cas de condamnation à mort. Ce qui fut fait. La peine de mort de Philippe Pétain sera commuée par Charles de Gaulle en détention à vie. Auparavant, pour préserver le vainqueur de Verdun du déshonneur d’un procès public, le chef de la France libre avait tout fait pour que le vieil homme de quatre-vingt-huit ans reste au chaud en Suisse où il s’était momentanément réfugié après son périple allemand forcé « d’un château l’autre ». Il avait également fait savoir à ses subordonnés qu’il n’était pas question qu’une « mauvaise affaire » vienne mettre prématurément un terme à la vie du « grand homme ». Las, le vieillard têtu ayant décidé de passer la frontière pour répondre de ses actes devant la France, le sort en était jeté et fine restait plus que la grâce pour éviter la mort physique du « père » après une mort symbolique déjà actée depuis longtemps.

Aveuglé parla sénilité, Pétain a-t-il voulu forcer la main du nouveau maître de la France par son retour ? A-t-il cru jusqu’au bout qu’il pourrait trouver un accommodement avec son ancien fils spirituel ? Faire un dernier bon coup : une réconciliation in extremis qui donnerait corps au fantasme éculé d’un « bouclier-Pétain » resté dans l’Hexagone pour mieux aider le « glaive-de Gaulle » à se forger outre- Manche ? A Vichy, lorsqu’il était en confiance, le vieux soldat disait parfois à certains de ses proches : « De Gaulle, c’est le meilleur. Nous nous retrouverons. Je me réconcilierai avec lui. Je m’arrangerai à lu dernière minute... Je suis le parrain de son fils. Quelle intelligence ! ».

Après le succès du débarquement de juin 1944, il avait rêvé d’accueillir dans son giron paternel aux sept étoiles le fils prodigue revenu de son exil en terre étrangère. N’était-ce pas une façon de prouver qu’il ne s’était pas trompé en donnant à la France ce « fils » qu’il avait relevé si souvent de la tourbe dans laquelle le haut commandement l’avait plongé ? Le général de Gaulle avait balayé avec mépris le courrier secret transmis par l’amiral Gabriel Auphan dans lequel Pétain invitait son ancien disciple à se rapprocher de lui pour une passation de pouvoir en douceur. Le vieil homme songeait même à lui confier dans un premier temps un poste... de secrétaire d’État pour qu’il se fasse la main. Croire à de telles combinaisons en disait long sur la sénilité et l’absence totale de sens politique et psychologique du vieillard. C’était oublier qu’après avoir brisé net avec son « patron » en 1937 pour une querelle en paternité littéraire, le connétable de Gaulle avait un certain 18 juin 1940 tué symboliquement le père en vouant aux gémonies un chef vautré à ses yeux dans le déshonneur et la fange de la capitulation. Pour Charles sans Terre, la séparation de corps et d’esprit était consommée depuis bien longtemps avec un Philippe le Bel qui lui vouait pourtant une affection d’autant plus profonde qu’il en était peu prodigue.

Dans son cadre carcéral de l’île d’Yeu, le condamné Pétain remâchera maintes et maintes fois son dépit d’avoir été trahi par son enfant chéri. Devant ses rares visiteurs et son gardien, il dénonce le tempérament impossible du « Dindon », son incroyable insolence, son arrogance sans égale et surtout son ingratitude pour son vieux maître. « C’est un vaniteux et un ingrat. Il a peu d’amis dans l’armée. » Mais devant les mêmes, quelques secondes plus tard, il encense le fils perdu, ses incroyables talents, sa mémoire prodigieuse, sa plume, la puissance de son esprit. « Ses qualités, je les connais mieux que quiconque. Je les ai fait ressortir dans ses notes. ( ... ) C’est un officier que j’ai aimé et admiré. » Pour faire bonne mesure, et illustrer leur intimité perdue, Philippe Pétain n’hésite pas à ressusciter la fable - alimentée jadis par de Gaulle lui-même - selon laquelle il aurait été le parrain catholique du jeune Philippe de Gaulle (le futur amiral). Il n’en est rien. Mais ce qui est vrai c’est que le petit Philippe a grandi avec, dans sa chambre, une belle photographie du vainqueur de Verdun ainsi dédicacée : « A mon jeune ami Philippe de Gaulle, en lui souhaitant de réunir dans la vie toutes les qualités et tous les dons de son père. Affectueusement. »

Sans doute, jusqu’à son dernier souffle, le vieil homme conservera-t-il pour son jeune « double » l’affection amère et mordante, teintée d’incompréhension, d’un père déçu par un rejeton pourtant si talentueux dont il avait voulu faire l’instrument de sa revanche sur un establishment militaire qui l’avait tant méprisé, lui aussi, avant la guerre de 1914.

A la fin des années 1920, la relation Pétain-de Gaulle n’est pas sans ambiguïté. Pétain aime de Gaulle à sa façon, de celle des pères qui ne veulent pas que leur fils grandisse hors de leur soleil. De Gaulle conserve de l’admiration pour le grand chef, surtout pour son réalisme, son refus des dogmes. Il reste impressionné par la dimension du personnage qui a réalisé les rêves qu’il porte lui-même. Mais son esprit lucide et aiguisé est plus fort que le sentiment filial de dévotion. Il a vu les premières failles apparaître dans la statue du Commandeur en vivant au quotidien avec le Maréchal de France Philippe Pétain au sein de son cabinet. En même temps, il sait que sans lui il est voué à rester un modeste commandant ad vitam aeternam.

La rupture va se faire en un double point qui concentre chez ces deux monstres d’orgueil le maximum d’explosif : la paternité littéraire et la vision de la guerre de demain. Petit à petit, de Gaulle tend la corde du tuteur. Il s’affranchit pas à pas. Il se met à son compte...

Pétain a déjà été mis en garde par son entourage contre de Gaulle. Il fait valoir au grand chef que le fils chéri cherchera au premier prétexte à rouler pour lui, que son orgueil démesuré l’empêche d’accepter la noblesse de l’effacement du serviteur, l’ingratitude de l’obscur travail d’état-major au profit du seul qui peut capter la lumière : le patron. Pétain écoute à moitié. Il sait que de Gaulle est jalousé parce qu’il est le seul à qui il manifeste me réelle affection. Mais il écoute. Il vieillit intérieurement, préservé par une enveloppe corporelle d’une étonnante jeunesse. De Gaulle est moins souvent convié à la table privée du Maréchal, square de La Tour-Maubourg. Pétain lâche parfois : « De Gaulle ? Un roc. Il manque de coeur ! »

Traduction : il ne respecte plus la statue du Commandeur. Le Maréchal va pouvoir le mesurer quand, en 1937, de Gaulle, qui commence à émerger de l’anonymat, publie son livre La France et son armée. Or, l’essentiel de ce livre a été rédigé sur commande de Pétain par le capitaine de Gaulle, nègre d’un chef qui avait fini par laisser moisir ce projet dans ses tiroirs. Pour de Gaulle, la maturité venue - il a quarante - sept ans -, ce travail est son oeuvre. Il avait d’ailleurs protesté, quelques années plus tôt, quand Pétain avait voulu faire remanier le manuscrit par un autre, estimant que sa prose et son style faisaient de ce document une oeuvre originale, personnelle, qui ne saurait être retouchée par une autre main. Ce grand livre devait s’intituler Le Soldat à travers les âges. En 2010 a été versée au Service historique de la Défense une partie consacrée à la Grande Guerre et rédigée par Pétain lui-même.

Sachant son peu de goût pour l’écriture, on ne sait qu’en penser. A-t-il repris les notes de son futur biographe de 1941, le fidèle général Emile Laure, pour tout réécrire ensuite de sa plume - la seule légitime sur cette période - ces 350 feuillets ? Le nègre se rebiffe et il publie donc chez Plon son travail augmenté de la partie 14-18 sans avoir prévenu son ancien mentor. L’ancien disciple fait à peine semblant de prendre des gants en publiant l’ouvrage avec cette dédicace alambiquée en forme de petits comptes d’apothicaire : « A Monsieur le maréchal Pétain qui a voulu que ce livre fût écrit, qui dirigea de ses conseils la rédaction des cinq premiers chapitres et grâce à qui les deux derniers sont l’histoire de notre Victoire. »

Pétain exige de De Gaulle, sans y parvenir vraiment, un changement de dédicace. Mais pour le lieutenant-colonel en devenir, Pétain n’est plus qu’un souvenir du passé. D’autant qu’il constate que le visionnaire d’hier qui pèse de tout son poids sur le système de défense de la France ne voit pas la révolution du moteur qui s’avance. L’homme de la défensive s’est coulé dans le béton de l’esprit Maginot. Le visionnaire est atteint de cécité. La « trahison » de ce fils chéri l’a peut-être également empêché de voir juste et d’admettre que l’ingrat voyait mieux et plus loin que lui. Le génie, comme l’humour, ne peut pour le Pétain de cette époque s’écouler que du haut vers le bas... Le futur « général Motor » n’en a cure. Il a changé de cheval et accroché son étoile à celle de Paul Reynaud. Un civil. Car contrairement à Pétain qui n’a aucun sens politique, comme nombre de militaires, de Gaulle est dans l’âme un politique. Et il entend bien peser indirectement surie système. Cela n’échappe pas au vieux Maréchal, qui note : « De Gaulle se frotte trop à la politique. Ce n’est pas le rôle d’un soldat. Il est atteint d’un orgueil cosmique. » Quand Pétain est nommé ambassadeur en Espagne en 1939, de Gaulle l’enterre d’une pelletée de terre prémonitoire : « Il acceptera n’importe quoi tant le gagne l’ambition sénile. C’est terrible et lamentable. Il n’est plus en état d’assumer des responsabilités.

Le beau vieillard aux yeux de porcelaine reprend du service en mai 1940.11 retrouve dans le gouvernement Reynaud son ancien féal, le tout nouveau général de Gaulle, sous-secrétaire d’État à la Défense. Pétain lui bat froid. C’est à nouveau Cincinnatus que l’on va chercher pour sauver la patrie.

Bien loin de reprendre le flambeau du combat, son caractère attentiste va prendre le dessus et le conduire à demander l’armistice face à l’invasion éclair des Panzer. Clairvoyance de De Gaulle, aveuglement de Pétain. Leurs deux discours s’entrechoquent. Celui du 17 juin est l’invite d’un vieux maréchal qui pousse à la repentance et à la résignation celui du 18 juin est l’appel pathétique d’un jeune générai de brigade, lucide et visionnaire, qui a saisi d’un trait la véritable dimension de cette guerre mondiale. Le premier a quatre-vingt-quatre ans, le second cinquante. En agissant ainsi, seul contre tous ou presque Charles de Gaulle est bien le digne rejeton de Pétain, celui d’hier, celui qui le premier avait décelé en son jeune double la marque rare du génie prophétique.

Après la chute du gouvernement Reynaud, les deux hommes ne se reverront plus jamais. Ils vont désormais incarner deux choix stratégiques radicalement opposés : le front impérieux du refus incarné par la France libre contre les maquignonnages d’un Etat français sombrant progressivement dans une collaboration mortifère. A Londres, Jeanne d’Arc moderne, de Gaulle lance ses appels en parlant de lui à la troisième personne : « Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres…

Dès le début, Charles de Gaulle va adopter un discours anti-Vichy et anti-Pétain dont la radicalité surprend les Britanniques et gêne les Américains, qui entendent maintenir de bonnes relations avec le vainqueur de Verdun. Pourtant, si quelques flagorneurs de son entourage en rajoutent sur le thème de la traîtrise de Pétain, de Gaulle les tance ou les fusille du regard. Seul le fils est en droit de critiquer le père ! En privé, l’affection sourd de l’implacable analyse : « C’est triste et tragique ! La vieillesse est un naufrage et avec l’âge, les défauts deviennent monstrueux. Pauvre vieux Maréchal ! Jadis, Il a conduit, les armées françaises à la victoire, et le voilà qui les amenées maintenant à la capitulation. Il a quatre-vingt-quatre ans ! Que n’est-il parti à temps ! Hélas ! A son âge, on ne part plus. On s’accroche. L’ambition sénile l’a saisi. Misérable enveloppe d’une gloire passée, il s’est hissé faute de mieux sur le pavois de la défaite. (...) Les années ont rongé le caractère. Il n’est plus qu’une planche pourrie. Le maréchal de France se transforme en garde champêtre grondeur ! J’ai pris position contre lui. Cela m’a été très dur, très dur. C’était une nécessité nationale.

Son attitude est celle d’un homme âgé qui veut prendre les rênes. Et voilà pourquoi il se déshonore dans cette aventure. Ah ! Il ne m’aura pas ! Il ne m’aura pas !

Non le Maréchal n’a pas déshonoré la France, à 84 ans il a voulu sauver la Patrie, et… il a perdu. 

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