Ours russe et Europe sans tête.

Samedi 15 mars 2014 // Le Monde

De l’Arctique au Caucase, l’Union européenne s’est engagée sans s’en rendre compte dans une confrontation géopolitique avec la Russie. En mesure-t-elle toutes les implications ?

Depuis 2007, Moscou est de nouveau présent dans les questions arctiques, revenues au premier plan avec les conséquences économiques du recul de la banquise. L’accès à des ressources minérales et l’exploitation de nouvelles routes maritimes sont en jeu. Si l’Union européenne n’est, certes, pas riveraine de l’Arctique, elle n’en demeure pas moins concernée sur le plan économique.

Ici, comme ailleurs, la Russie marque des points : en septembre 2013, l’Arménie a renoncé à conclure un accord de libre-échange avec l’Union européenne pour adhérer à l’union douanière qui associe à la Russie la Biélorussie et le Kazakhstan. Enfin, le 17 décembre dernier, en accordant une aide considérable à l’Ukraine, Poutine a ruiné le projet d’association entre Kiev et l’Union européenne que le président ukrainien venait de remettre en question lors du sommet européen de Vilnius, en novembre.

Les projets d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie sont d’ailleurs parmi les questions les plus controversées du moment, étant entendu que l’association est toujours une première étape vers l’adhésion pure et simple. Laissons même de côté les deux points de friction évidents et potentiellement dangereux : l’enclave de Kaliningrad et la Transnistrie, qui s’est séparée de la Moldavie à la fin de l’URSS et que Moscou compte bien utiliser comme levier pour empêcher la réunion de la Moldavie à la Roumanie, réunion revenue à l’ordre du jour à la suite d’allusions du président roumain Basescu au début de l’année.

Rappelons le contexte général : d’abord la mise en place de la « politique européenne de voisinage » par l’Union européenne, en 2004, avec les pays désormais voisins de l’Europe élargie cette année-là (Biélorussie, Ukraine pays du Caucase, pays du Proche-Orient et d’Afrique du Nord). La doctrine officielle à Bruxelles est que l’élargissement progressif de l’Union et cette « politique européenne de voisinage », destinée à promouvoir la « démocratie » à la périphérie européenne, l’État de droit et l’intégration économique à l’Europe, devraient permettre de surmonter les problèmes de sécurité. On a connu la paix par l’empire et la paix par l’équilibre ; on aura désormais la paix par l’agglutination...

POLITIQUE DE VOISINAGE ET PARTENARIAT ORIENTAL

Mais, à côté de cette stratégie typiquement bruxelloise où les réalités politiques sont occultées par des considérations économiques et juridiques, on a vu apparaître, après la guerre entre la Russie et la Géorgie en 2008, une stratégie plus politique et plus dynamique, celle du « partenariat oriental », proposée au départ par la Pologne et la Lituanie en 2010, et destinée aux anciennes Républiques soviétiques, de la Biélorussie au Caucase.

Si l’UE en a fait une politique officielle, elle reste divisée à son sujet. Pour les uns, il ne s’agit pas d’autre chose que d’une application régionale de la politique de voisinage, sans grande réflexion stratégique : on pense marchés et vaguement promotion de la « démocratie » et de l’État de droit pour juguler les trafics et les risques d’instabilité en provenance de la région. C’est la position de Paris qui voit dans l’association avec l’Ukraine une chance de promouvoir la reconstruction complète de ce pays, garantie de son ancrage dans l’Europe. Pour la Pologne et les Pays baltes, et aussi, dans une certaine mesure, pour la RFA, pays qui ne font guère confiance à la Russie, c’est encore plus carrément stratégique : il s’agit de fixer un nouvel équilibre géopolitique du continent, en faisant basculer définitivement cette .. région, et d’abord l’Ukraine, du côté occidental.

A Berlin, cependant, les avis sont partagés : Angela Merkel et les conservateurs partagent la méfiance des Polonais mais les socialistes, y compris le nouveau ministre des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, sont portés à s’entendre en priorité avec Moscou. Il est difficile actuellement de prévoir ce que sera la position réelle de Berlin dans les années qui viennent.

LES RUSSES ONT UNE MÉMOIRE

Bien entendu, les pressions exercées par la Russie sur l’Arménie et l’Ukraine, confinant au chantage ; ne sont pas compatibles avec les normes internationales de notre temps. Les Occidentaux ont raison d’affirmer que les peuples concernés doivent être libres de leur choix. La notion d’« étranger proche », au nom de laquelle Moscou prétend justifier ses ingérences, n’a pas cours en droit international et la Russie ferait sans doute mieux de poursuivre une modernisation actuellement en panne que de chercher à reconstituer un espace impérial.

Cependant, on ne peut pas empêcher les Russes d’avoir une mémoire : en dehors même du soutien apporté aux nationalités allogènes par l’Allemagne au cours des deux guerres mondiales, et sans remonter à l’union polono-lituanienne du XVI° siècle qui s’étendait jusqu’à la mer Noire, on rappellera que, dans les années 20, la Pologne de Pilsudski n’a jamais renoncé, avec la collaboration des services secrets français, à tenter de dresser contre Moscou les Ukrainiens et les peuples du Caucase, en particulier les Géorgiens (« opération Prométhée »). Dans ses conversations avec Stresemann après Locarno, Briand n’hésitait pas à évoquer les perspectives d’indépendance de l’Ukraine et de la Géorgie dont le gouvernement était d’ailleurs réfugiés en France. Cette politique a sous-tendu les projets de bombardement des puits de pétrole de Bakou et d’intervention au Caucase élaborés par l’état-major français en 1939-40, qui étaient fort sérieux, contrairement à ce que l’on croit souvent.

Tous ces souvenirs, renforçant et confortant le réflexe de grande puissance, ont été ravivés avec la fin de l’URSS et les « révolutions de couleur » en 2004 dans certaines des anciennes républiques soviétiques. D’autre part, la Russie a des intérêts réels en Ukraine : outre la base de Sébastopol en Crimée, les échanges économiques sont importants, et dans certaines branches essentielles, car l’ancienne URSS intégrait des centres de production très dispersés, dépendant les uns des autres. Or le projet d’association rejeté finalement par Kiev imposait une réorientation immédiate du commerce ukrainien vers l’Union européenne et une rupture douanière de fait avec la Russie. Ce n’est dans l’intérêt ni- de la Russie ni de l’Ukraine pour le moment. Même la Hongrie, lorsqu’elle a adhéré à l’Union en 2004, avait obtenu une phase de transition pour réorienter ses échanges de façon ordonnée.

Chacun sait, en outre, que les Ukrainiens sont profondément divisés sur ces questions. 25 % sont russophones et le pays n’est pas actuellement en état d’intégrer l’Union. Celle-ci n’a pas les moyens de restructurer l’économie d’un pays de 45 millions d’habitants, surtout si l’on prétend lui imposer de rompre avec son seul marché actuel. On aurait pu, Angela Merkel l’a suggéré fugitivement mais trop tard, tenter de négocier à trois : UE, Ukraine et Russie, étant donné l’imbrication des intérêts. Au lieu de quoi, sans stratégie globale, prétendant régler des dossiers mineurs comme celui de l’importation du mouton néo-zélandais, l’Union a subi un considérable revers.

Aussi, à long terme, ni l’Ukraine ni la Russie n’en profiteront. Constatons simplement que l’Union prend de grandes responsabilités, jusqu’à accumuler les éléments d’une confrontation majeure avec la Russie, sans s’en donner les moyens ni même y réfléchir sérieusement.

On aurait pu, Angela Merkel l’a suggéré, fugitivement mais trop tard, tenter de négocier à trois : UE, Ukraine et Russie.

Répondre à cet article