Politique

"On cherche à éliminer Sarkozy à travers moi !"

Entretien avec Bernard Tapie

Lundi 11 novembre 2013 // La France

Mis en examen pour "escroquerie en bande organisée" dans l’affaire Adidas-Crédit Lyonnais et visé, depuis le 13 septembre, par une information judiciaire pour fraude fiscale, Bernard Tapie contre-attaque. Dans son viseur : "l’État socialiste".

Il a choisi Valeurs actuelles pour livrer sa vérité. Pour Bernard Tapie, cela ne fait aucun doute : ses problèmes avec la justice ne relèvent pas d’une enquête classique, mais d’une véritable cabale politique dont 1’« État socialiste » tire les ficelles. Entendu quatre-vingt-seize heures en garde à vue au mois de juin dernier, l’ancien ministre de François Mitterrand n’a pourtant rien perdu de sa combativité. Il revient aujourd’hui sur le devant de la scène pour se défendre. Et puisque « la meilleure défense, c’est l’attaque », il accuse :

Bercy vous suspecte de vouloir organiser votre insolvabilité en minorant vos résultats, tout en essayant de répartir des fonds à l’étranger. Qu’en est-il ?

Il faut croire que ses arguments étaient insuffisants. En effet, ses plaintes n’ont pas été retenues par le parquet de Paris !

En quoi les opérations signalées par Tracfin, l’organisme antiblanchiment de Bercy, étaient-elles bien légales ?

Tous les comptes bancaires sont identifiés, quel que soit le pays. Les sommes sont versées à des filiales par la société mère. On connaît donc la provenance, la destination, ainsi que les ayants droit qui, au final, sont GBT Holding ou moi-même, tous deux fiscalisés en France. Sachez qu’il y a huit mois, j’ai remis au directeur du Trésor une lettre dans laquelle je m’engage à lever le secret bancaire !

Vous n’hésitez pas à évoquer des « mesures d’intimidation »...

Dans un article paru dans le Point, même Éric de Montgolfier [procureur en charge de l’affaire 0M-VA, NDLR estime que ce que l’on me fait subir est insupportable !

Aujourd’hui, on me réclame des arriérés d’impôts considérables de 1989 à 1991, prétextait que je n’étais pas en état de liquidation de biens. Or, les inspecteurs me contrôlent dans les bureaux des liquidateurs depuis 2008. Une telle mauvaise foi m’amène à penser que cela relève de la discrimination !

Pour vous, ces rebondissements judiciaires symboliseraient avant tout un acte politique. Pour quelle raison ?

Il s’agit d’une stratégie de l’appareil d’État socialiste ! À travers moi, c’est Nicolas Sarkozy que l’on cherche à éliminer. Ils s’imaginent que détruire Tapie, c’est détruire un symbole détesté des Français. L’ex-président de la commission des finances Jérôme Cahuzac a tout de même dit au sujet de l’arbitrage : « Ce qui nous intéresse, ce n’est pas celui qui a bu au robinet mais celui qui l’a ouvert. » Un comble, quand on sait qu’il est l’élément déclencheur de cette affaire !

Quelle est sa part de responsabilité ?

En 2010, Jérôme Cahuzac n’a pas transmis le rapport de la commission des finances, car il était favorable à l’arbitrage. Au lieu de ça, il a fait circuler un rapport qui était la contribution du PS à la commission des finances de l’Assemblée nationale, lequel a ensuite été transmis au premier président de la Cour des comptes, Didier Migaud. Encore un socialiste ! Là, la gauche accusait Christine Lagarde d’avoir commis un abus de droit en permettant à une société appartenant à l’État de procéder à un arbitrage. Le tribunal administratif, puis le Conseil d’État ont affirmé que l’arbitrage était régulier et que Mme Lagarde n’avait commis aucune faute.

Chercherait-on à vous faire payer votre soutien à Nicolas Sarkozy en 2007 et 2012 ?

Non. Mes ennuis avec le fisc ne soit pas nés à la suite de l’arrivée de la gauche au pouvoir. En 2011, c’est à l’initiative de l’ex-ministre UMP François Baroin que l’on a commencé à me réclamer des sommes injustifiées. À savoir, le recouvrement de 15 millions d’euros d’arriérés d’impôts. Une anomalie qui a ensuite prospéré sous le nouveau gouvernement. Si j’avais entretenu de si bonnes relations avec Nicolas Sarkozy, n’aurait-il pas été plus simple de faire stopper cette chasse à l’homme lancée par Baroin plutôt que d’obtenir 400 millions d’euros des trois arbitres ?

Pourrait-il s’agir d’une tentative de mise à mort politique  ?

Les échéances électorales y sont pour beaucoup ! Quand les socialistes ont su que j’allais procéder au rachat des journaux du Sud-Est, ils en ont déduit que j’avais des vues sur la mairie de Marseille. Voilà pourquoi les solfériniens se sont mis en travers de ma route. Ils ont tout fait pour l’empêcher. Fatalité, on a réinventé une suspicion de faux arbitrage pour arriver à l’affaire Tapie telle que vous la connaissez aujourd’hui. Tous les professionnels vous expliqueront pourtant que choisir un arbitrage en droit avec possibilité de remplacer des arbitres potentiellement défaillants, c’est une stratégie contraire à tout arrangement entre les parties !

Que peuvent-ils espérer en précipitant votre chute ?

Les solfériniens, comme le dit Mélenchon, cherchent à se valoriser ! Ils pensent que tuer le mythe leur permettra de faire croire aux Français qu’ils rétablissent l’ordre moral en politique et la justice sociale. En fait, ils ne font que répéter les erreurs du passé. Peu avant les élections européennes de juin 1994, ils m’en avaient déjà fait voir de toutes les couleurs. Conclusion : Michel Rocard a été éliminé de la vie politique. Je ne vous rappellerai pas les attitudes de Lionel Jospin à l’époque où il était premier ministre. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets ! Ils n’ont ni le talent ni le sens politique de François Mitterrand...

Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Il me semble que Sarkozy et Lagarde ont actuellement une meilleure cote de popularité que ceux qui me font souffrir. Les dirigeants socialistes ont tort de croire que tous les Français pensent comme les solfériniens !

Pourquoi tant d’hostilité de la part des socialistes ?

Ils supportent mal le fait que je sois populaire auprès de l’électorat ouvrier qu’ils ont perdu. Aujourd’hui, des gens comme Moscovici ne sont appréciés que des bobos. De plus, ils me trouvent trop ambitieux., trop tapageur.

Pour eux, je ne suis pas à ma place.

C’est difficile de paraître crédible lorsque, dans un gouvernement de gauche, il n’y a pas un seul fils ni une seule fille d’ouvrier. À mon époque, Bérégovoy lui-même en était un !

Vous reprocherait-on d’être un parvenu ?

Parvenu, je n’en sais rien, mais venu de très loin, oui ! Enfant et jusqu’à mon adolescence, il nous arrivait de boire du café au lait en guise de repas. Mon père travaillait 70 heures par semaine et ma maman, elle, faisait de la couture à la maison jusque tard dans la nuit. Cela ne nous a pas empêchés, mon frère et moi, d’être les enfants les plus heureux du monde. En se sacrifiant, ils nous ont permis de faire des études, de pratiquer du sport et même de faire de la musique. J’ai ainsi pu être un jour président d’Adidas et de l’OM, ministre ou encore comédien. C’est pour ça que ces Français m’aiment bien ! La plupart des dirigeants socialistes, eux, n’ont jamais manqué de rien ! Or, si l’on veut pouvoir comprendre les pauvres, il faut avoir manqué de tout !

Vous n’avez jamais caché votre longue amitié avec la garde des Sceaux, Christiane Taubira. Avez-vous discuté de tout cela avec elle ?

Pas une fois ! Et je préfère que vous ne m’en parliez pas... Je la soupçonne même de faire partie de ceux qui activent les rouages de cette machine infernale.

Comment avez-vous prévu d’organiser votre défense ?

On m’a saisi une maison acquise il y a vingt-cinq ans. Un bien qui n’a strictement rien à voir avec l’argent perçu grâce à l’arbitrage. Je vais donc déposer plusieurs recours. En attendant le procès, mes avocats préparent leurs cartouches. Et puisque le secret de l’instruction n’a pas été respecté, sachez que je ne le respecterai pas davantage. À partir de maintenant, les médias ne devront plus se contenter d’extraits souvent déformés, comme dans le Monde et Mediapart. Chacun aura le droit à la même information mais de façon plus complète !

Pourriez-vous fournir un exemple ?

J’ai lu dans le Monde les extraits de l’audition de l’ancien président du Conseil constitutionnel, Pierre Mazeaud. À un moment, le policier lui demande : « Mais vous n’avez jamais senti que ça sentait l’escroquerie, cette affaire ? » Mazeaud lui répond à peu près : « Bien sûr que oui. » Dans l’article paru, l’extrait s’arrête là. Mais en réalité,

L’audition continue. Le policier lui pose d’ailleurs la question suivante : « Alors, qui est l’escroc ? » Réponse de Mazeaud : « C’est M. Peyrelevade, l’ex patron du Crédit Lyonnais. » Reconnaissez que cela ne veut pas dire la même chose !

Rien de tout cela ne serait arrivé si, en 1992, vous aviez décliné l’offre de Pierre Bérégovoy consistant à occuper le poste de ministre de la Ville à la seule condition
de vendre les actifs de votre groupe, et notamment ceux d’Adidas. ’ Regrettez-vous de vous être jadis investi en politique ?

Certes, je serais même parmi les cinq personnes les plus riches de France ! Adidas vaut aujourd’hui 17 milliards d’euros. Mais je n’ai aucun regret. L’argent pour l’argent n’est pas mon objectif. Être ministre et acteur au théâtre m’a apporté tellement de bonheur... J’ai surtout eu le sentiment -d’en donner et cela vaut tous les milliards du monde ! Dans mon malheur, j’ai aussi pu mesurer que mes amis de l’époque du succès et de la gloire sont toujours là, fidèles au poste, sauf Jean Louis Borloo. II est vrai qu’on ne peut pas aimer en même temps Tapie et Bayrou. Il a choisi Bayrou !

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