Syrie

Obama piégé par lui méme.

Jeudi 26 septembre 2013 // Le Monde

Le président américain avait mis tout son poids dans la balance en demandant au Congrès l’autorisation d’intervenir. Si les frappes devaient être annulées, Poutine sortirait vainqueur de la crise.

Une intervention américaine en Syrie sera-t-elle évitée grâce à... Vladimir Poutine ? Cette possibilité a soudain émergé, lundi, à Washington, alors que le Congrès commençait ses débats sur le bien-fondé d’une attaque punitive contre Damas et que le président américain s’apprêtait à s’adresser, mardi soir, aux Américains pour tenter de les convaincre qu’une réponse forte était nécessaire afin de prévenir à l’avenir l’usage d’armes chimiques.

En quelques heures, la menace d’une opération militaire a semblé s’éloigner, même si ce n’est que temporairement. À l’origine de ce changement de situation, une déclaration improvisée de John Kerry à Londres. À la question : « Comment Assad peut-il éviter une attaque ? », le secrétaire d’État répond, un peu ironiquement :« En renonçant à ses armes chimiques dans la semaine ? » Dans la foulée, Moscou a proposé que Damas mette son arsenal chimique sous le contrôle international et le détruise, offre bien accueillie par le ministre des Affaires étrangères syrien, Walid al-Mouallem, mais aussi par Hillary Clinton à condition, a précisé le prédécesseur de John Kerry, que cette proposition soit sérieuse. L’ancienne secrétaire d’État était venue à Washington pour appuyer Obama. Après la déclaration de Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, les États-Unis ont dit qu’ils étudieraient sa proposition, mais sans cacher leur scepticisme.

Dans les entretiens qu’il a accordés successivement à six des principales chaînes de télévision pour préfacer son adresse à la nation du lendemain, Barack Obama a réagi avec prudence à la proposition russe, soulignant que, sans la menace des États-Unis d’intervenir, Moscou ne l’aurait peut-être pas faite, même si elle avait été évoquée à Saint-Pétersbourg, lors du bref entretien qu’il avait eu avec Poutine. Obama a tout de même parlé d’une « percée » sur CNN et d’un « développement potentiellement positif » sur ABC, rappelant qu’il avait toujours « préféré la diplomatie aux canons ».

Si la crise pouvait être désamorcée par un accord de Damas pour placer ses armes chimiques sous contrôle international et pour rejoindre l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, cela soulagerait singulièrement Obama, qui s’était coincé lui-même en demandant, à la surprise générale, l’autorisation du Congrès pour procéder à des frappes punitives, alors qu’il n’en avait pas vraiment besoin.

Lorsque, le samedi 31 août, à 14 heures, avec 45 minutes de retard, Obama annonce, dans la roseraie de la Maison-Blanche, son intention à la fois de punis le régime syrien et de demander la permission au Congrès de le faire, il explique que le pays est toujours plus fort lorsqu’il est uni pour soutenir une opération militaire. À l’instar de David Cameron, qui en a payé le prix, il n’a pas voulu être moins démocratique que son plus fidèle allié. Mais en jouant cette carte, il tente un coup de poker assez risqué, qui peut handicaper le reste de sa présidence.

Pourquoi une telle résistance du Congrès et une telle opposition des Américains à répondre à un acte unanimement condamné par la communauté internationale ? Les arguments de l’Administration américaine sont solides : l’usage d’armes chimiques, prohibées depuis 1997, est inacceptable. Ne pas le sanctionner revient à montrer à Assad qu’il peut continuer de gazer son peuple et à des pays tels que l’Iran ou la Corée du Nord qu’ils peuvent poursuivre en toute impunité leur programme nucléaire. Et puis il y a l’obligation morale, alléguée en priorité par les partisans de l’intervention : doit-on rester les bras croisés face aux images insoutenables de cadavres d’enfants (426 dans la Ghouta, à proximité de Damas) tués parle gaz sarin ?

John Kerry, Chuck Hagel, le secrétaire à la Défense, et le chef d’état-major interarmées, le général Martin Dempsey, sont montés au créneau pour défendre la position du gouvernement devant les commissions des affaires étrangères des deux Chambres du Congrès. Ce ne fut pas une partie de plaisir. Les élus sont partagés. Ils rentraient de cinq semaines de vacances au cours desquelles leurs électeurs leur ont exprimé, parfois sans ménagement, leur opposition à toute intervention. À Phoenix, en Arizona, le sénateur John McCain, pourtant habitué aux rigueurs de la guerre et de la politique, a été pris violemment à John Kerry. Il a permis involontairement à Poutine de changer la donne. Et aux Syriens de s’engouffrer dans la brèche.

L’ancien rival d’Obama, cette fois, l’appuie. Au moins partiellement. Il se range parmi la minorité qui souhaite plus que de simples frappes punitives. En échange de son concours, il a obtenu qu’au minimum Obama renforce son aide aux rebelles. Or, ceux-ci attendent toujours les armes promises il y a plusieurs mois. Certains membres du Congrès expriment la crainte qu’en armant les rebelles, l’équipement fourni puisse se retrouver entre les mains des islamistes qui combattent à leurs côtés. Kerry affirme que les affiliés d’Al-Qaïda ne représentent que 15 à 20 % des opposants à Assad. Mais selon Elizabeth O’Bagy, de l’Institute for the Study of War, ils sont plus intéressés à établir un sanctuaire en Syrie qu’à renverser Bachar al-Assad.

Si les faucons veulent plus que ce qu’Obama a appelé « un coup de semonce » pour prévenir Assad qu’il doit cesser d’utiliser des gaz toxiques, la gauche et la mouvance Tea Party se sont unies en une alliance presque contre-nature pour s’opposer à toute intervention. Les pacifistes ont ressorti leurs banderoles anti-guerre des années 1960. Les libertariens les ont rejoints pour d’autres raisons. Un de leurs porte-parole les plus influents, le sénateur du Kentucky Rand Paul, demande en quoi la Syrie menace les États-Unis. « Qu’ils règlent eux-mêmes leurs problèmes ! » Marco Rubio, le sénateur latino, potentiel candidat républicain à la présidence, comme Rand Paul, s’oppose à une attaque qui n’a pour objet, dit-il et il n’est pas le seul , que de permettre à Obama de sauver la face, après avoir tracé une « ligne rouge » déjà plusieurs fois franchie, sans qu’il sévisse. Une inaction souvent reprochée à Obama, qui, s’il avait agi il y a deux ans, aurait peut-être pu éviter le carnage.

Le plus gros obstacle auquel Barack Obama se heurte dans son opération tous azimuts de persuasion est un fantôme : celui de l’Irak. Les Américains ont l’impression de revoir un vieux film. Ce qui devait être, en 2003, une expédition punitive rapide pour empêcher Saddam Hussein d’utiliser un arsenal d’armes de destruction massive (inexistant) s’est transformé en une guerre de huit ans ayant coûté 1000 milliards de dollars et la mort de plus de 4 000 soldats. Pour dissiper ce syndrome irakien, Obama martèle que toute opération en Syrie sera limitée dans sa durée et sa portée et surtout exclura l’envoi de troupes au sol. L’opinion, après douze années de conflits en Irak et en Afghanistan, et craignant de mettre le doigt dans un nouvel engrenage, est sceptique.

L’armée, elle, est prête pour le jour où... Prête, mais guère enthousiaste. Le général Dempsey a, dans une lettre au Congrès (Valeurs actuelles du 22 août), souligné les risques d’une intervention. Son visage, lors des auditions devant les commissions des deux Chambres, en disait long sur les réserves qu’il avait pour une opération dont il évalue les dangers et dont beaucoup jugent qu’elle serait insuffisante, viendrait trop tard et serait inefficace, puisqu’elle ne viserait pas à renverser Assad.

Outre l’opposition républicaine, les défections se sont multipliées chez les démocrates. Le Sénat, qui avait commencé à examiner, lundi, le projet de résolution préparé par sa commission des affaires étrangères (une intervention de soixante jours prolongeable de pente jours et excluant la présence de soldats au sol), a reporté son vote à plus tard en raison de la proposition russe. Harry Reid, le chef de la majorité démocrate, espère obtenir, même si c’est sur le fil, les voix nécessaires pour faire adopter la résolution. À la Chambre des représentants, contrôlée par les républicains, ce sera en revanche fort difficile. Outre l’opposition de nombreux républicains, chez les démocrates, les défections, pour le moment, sont nombreuses par crainte d’un élargissement du conflit.

Une tendance renforcée par la décision des Syriens, mardi, de rentrer dans le jeu russe. Barack Obama pouvait-il cependant battre en retraite sans dommage ? Ce n’est pas seulement son crédit qui est enjeu, mais aussi celui des États-Unis, qui, en l’absence d’action, ne seraient plus, aux yeux du monde et surtout à ceux de leurs ennemis, qu’un "tigre de papier".

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