Ô humaniste, où es-tu ?

Vendredi 4 mai 2012 // L’Histoire

L’enfant troubadour est parti à la guerre

“L’enfant troubadour est parti à la guerre,
Aux rangs des morts vous le trouverez
L’épée de son père au côté,
La harpe rustique suspendue à son dos
“Terre de chansons !” dit le barde guerrier,
“Même si le monde entier te trahit,
Une épée, au moins, gardera tes droits
Et une harpe fidèle chantera tes hauts faits !”

“Le troubadour est tombé ! Mais les chaînes de l’ennemi
n’ont pu soumettre son âme fière.
La harpe qu’il aimait ne s’exprimera plus,
car il en a arraché les cordes
disant : nulle chaîne ne te souillera.
Ô toi, âme brave et aimante !
Tes chants devaient être joués pour les êtres purs et libres.
Jamais sous le joug de l’esclavage, ils ne résonneront !”

(Thomas Moore, en mémoire du soulèvement de Dublin de 1798) “Il arrive rarement que dans un contexte professionnel, quelqu’un dise : ‘Dupont, j’ai besoin d’une analyse de marché pour vendredi, mais avant cela j’ai besoin d’un récit vivant de votre enfance.” (David Coleman, du Secrétariat à l’éducation, 2012)

Selon les nouveaux standards d’Etat sur les fondamentaux communs, mis en forme par David Coleman, cité précédemment, les professeurs d’anglais au lycée devront passer plus de la moitié de leur temps à enseigner à leurs élèves comment lire des textes n’appartenant pas au domaine de la fiction : non pas des essais, mais des textes “informatifs” comme des bulletins de la Réserve fédérale, des décisions de justice, et des manuels d’informatique. Tout cela parce que les élèves doivent s’approprier leurs rôles d’acteurs dans une économie globale.

Je suis vraiment tenté de redoubler la consonne de cet adjectif, le transformant en “globbale”, parce que supposer que quiconque puisse être un “citoyen du globe” est en fait une contradiction dans les termes. La citoyenneté présuppose l’existence d’une cité, et une cité est située dans l’espace et dans le temps, y vivent des voisins, et non pas des habitants des montagnes tibétaines ou des pécheurs sur le fleuve Congo. Elle implique également existence d’êtres humains en chair et en os, avec leurs conceptions du bien, et parfois aussi avec leurs passions désordonnées, êtres qui, quelque soit leur niveau de richesse, leur âge ou leur situation de vie, doivent se confronter aux grandes questions existentielles.

Qu’aimerais-je ? Pourquoi suis-je ici ? Où vais-je ? A qui obéirais-je ?

Une image me vient à l’esprit : Samuel Adams, doté d’une vision de l’avenir du peuple pour la liberté duquel il se battait, voyant les descendants de ce peuple soumis à l’esclavage d’une vaste bureaucratie de l’éducation. Je le vois là, pris de nausées sur le pont d’un bateau dans la baie de Boston. Qu’est devenu l’amour du peuple pour la liberté ? Où est-il parti ? Je pense qu’il a suivi notre foi en la dignité de la personne humaine, qui ne devrait jamais subir la réduction à un chiffre, à une cellule ou à unité fonctionnelle, pris dans une économie, “globbale” ou autre. Il y a un lien étroit entre le mépris pour la liberté et le mépris pour les choses proprement humaines que sont par exemple, la loyauté aux parents et ancêtres, ou le désir inscrit au plus profond de nous-mêmes pour la beauté et la vertu, ou encore le sens durable du sacré, ou notre vénération commune de Dieu.

Si tout ce que je veux est une analyse de marché, dans ce cas en effet, cela m’est bien égal que quelqu’un ait lu Le Vent dans les saules (The Wind in the Willows, de Kenneth Grahame). Mais si tout ce que je veux est une analyse de marché, qu’est-ce que cela me fait si l’analyste est un être humain ? Un ordinateur pourrait tout aussi bien faire l’affaire, s’il n’y a pas de facteur humain ou divin à prendre en compte, ou si la question même de la pertinence de la mise sur le marché d’un tel produit ne se pose pas.
Mais lorsque je perds le sens de la valeur transcendante de l’homme, je suis le premier à en pâtir : mon âme est alors comme prise d’une crampe. Je deviens le genre de personne capable de lire ce poème de Thomas Moore, ou de l’écouter en chanson, sans être touché, ou bien si je le suis pour un instant, en ricaner et le prétendre insignifiant. J’aurais alors extrait mon cœur de chair, si petit et vulnérable qu’il ait pu être, pour le remplacer par un cœur de pierre. Et ensuite je pourrais faire mon chemin dans le monde et autour du globe, déterminé à faire subir la même opération cardiaque à tous mes semblables, en commençant par la jeunesse.

Il n’y a rien de mal, dans une classe de droit ou d’instruction civique, à lire les relevés de procédures judiciaires. J’ai entendu dire que faire des abdominaux était assez bon pour la santé. Autrefois les gens donnaient aussi à leurs enfants de l’huile de foie de morue. Et le gris fait partie de la palette des couleurs. Mais c’est un affront fait à la dignité humaine que de remplacer la poésie (au sens large tous les travaux d’imagination littéraire) par des abdos, des costumes gris, de l’huile de foie de morue et des décisions de justice.

Lisez à nouveau ce court poème de Tom Moore. Je ne suis pas un Irlandais, mais sa profonde émotion et sa simplicité courageuse remuent les tréfonds de mon cœur. Je n’ai pas besoin d’avoir été un de ces étudiants épris de liberté à Dublin en 1798 pour être touché par ce poème. Le portrait de ce que sont la piété et le courage n’est pas “globbal”, mais universel. C’est-à-dire qu’elle sonne vraie partout où il existe des êtres humains épris de leur terre natale, partout où il y a des Tibétains et des Congolais, partout où des êtres humains se donnent de tout leur cœur sans considération pour ce qu’il en coûte.

Est-ce que je veux des enfants élevés par les chants et la poésie, plutôt que par des manuels et des dépêches financières ? Oui, absolument ! Car je veux des voisins humains, et libres. Il est certes utile d’avoir quelque idée des chicanes des banquiers centraux. Mais il est bien plus utile, précisément parce que c’est inutile, de chanter.

Une personne est plus humaine non pas lorsqu’elle est en train de pontifier sur les détails d’une campagne de mise sur le marché, ou en train de brouetter de l’argile pour confectionner des briques sans paille. Elle est plus humaine lorsqu’elle se tient libre à la face des cieux et s’unit à ses contemporains en expressions d’amour, de gratitude et de dévotion. Il me serait un honneur insigne que de me tenir aux côtés de l’enfant troubadour.

En ce qui concerne le sous-pharaon à l’Éducation, et bien, il y a une vieille histoire qui s’applique à lui aussi.

Source : http://www.thecatholicthing.org/col...

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