Nuit blanche chez les pompiers.

Dimanche 27 octobre 2013 // La France

Dans la capitale, les soldats du feu sont mobilisés pour porter secours à des personnes souvent seules, parfois irresponsables. Immersion dans une brigade du nord de Paris, rue Blanche.

19h30 - Installée au coeur du IXe arrondissement de Paris, la brigade des pompiers militaires de la rue Blanche est un village dans la ville. Ils sont cent quatre en tout, dont deux femmes, venus de toute la France, à se relayer pour assurer leur service. Dans la cour, une plaque noire liste en lettres d’or les noms de dix-huit combattants "morts au feu". La 7e compagnie couvre les Ier et IXe arrondissements. Les pompiers ont dix minutes maximum pour arriver sur les lieux. En journée, les points chauds se situent près de la gare Saint-Lazare, de l’opéra et des grands magasins. La nuit, leur activité se concentre surtout à la sortie des bars et des clubs, fréquentés par 70 % de touristes étrangers. Les pompiers sont alors régulièrement mobilisés pour ramasser SDF et personnes alcoolisées. « Trois samedis sur quatre, de 22 heures à 7 heures du matin, ça n’arrête pas, confie David, sergent-chef. Dans le nord de Paris, ça craint. Quand les mecs des cités descendent le soir, il ne faut pas se promener. Ça devient dangereux. »

20 h 30 - Une sonnerie retentit. Deux coups brefs et un vrombissement. C’est le signal. Dans le poste de contrôle, le "stationnaire", vissé devant ses ordinateurs, vient de recevoir un appel d’urgence transmis par le centre opérationnel des sapeurs-pompiers de la capitale. Accouru, le caporal-chef François consulte une "feuille jaune", qui indique le lieu et le type d’intervention, se saisit d’une radio et parcourt le plan géant du quartier, affiché sur le mur. Une fois rentré, il rédigera son rapport. La procédure est toujours la même. Sur 4 000 appels d’urgence quotidiens, 1600 concernent les pompiers, dont un tiers d’erreurs et d’abus.

Première intervention de la soirée. Dans le véhicule de secours et d’assistance aux victimes (VSAV), l’ambulance des pompiers, le caporal-chef François est le chef d’agrès, le patron à bord. Le caporal Florian et le sapeur Jérôme le secondent. Direction : rue Condorcet. Une dame de 88 ans, diabétique et cardiaque, vient de faire un malaise et de chuter dans son appartement du 6e étage. Sur place, l’équipe procède à un examen rapide des fonctions vitales ; Pour l’emmener à l’hôpital Lariboisière, tout proche, les pompiers la portent à bout de bras sur une chaise dans l’escalier. « On n’en a fait tomber que deux aujourd’hui », plaisante Florian. Le petit-fils, qui l’accompagne, sourit. Cinq minutes plus tard, aux urgences, la vieille dame reconnaît les lieux : « C’est ma résidence secondaire. »

21 h 30 - Retour à la caserne. Dans la salle à manger, surnommée "le foyer", une quinzaine de pompiers, cheveux courts et tatouages aux bras, dînent bruyamment. Les blagues fusent. On discute filles, sports, musique et provinces françaises devant la télévision. L’ambiance est bon enfant. « Nous sommes une grande famille. On est tous solidaires les uns des autres, confie un sapeur. Il faut bien déconner pour décompresser. »

23h15 - Alerte. Sirène hurlante et gyrophare. Dans un restaurant de la rue de Douai, une femme vient de rendre son repas. Examen médical improvisé sur le trottoir, entre deux clients. Son visage est pâle, sa tension au plancher. Aux urgences de l’hôpital Lariboisière, l’équipe est accueillie par une clocharde édentée : « Vous avez une cigarette et du feu ? » Son voisin vient d’uriner. Puanteur. Les pompiers peuvent attendre jusqu’à trois quarts d’heure avant toute prise en charge...

Minuit - Ce week-end, des bénévoles de l’Ordre de Malte sont venus en renfort.

« C’est anormalement calme, ce soir », remarque l’un d’eux. Chaque année, la caserne de Blanche effectue 11000 départs, surtout pour secourir des victimes (maladies, agressions, tentatives de suicide), rarement pour éteindre des incendies (5 %). « On fait beaucoup de social, concède le sergent-chef David. Les personnes âgées, souvent seules et sans famille, sont bien contentes de nous voir arriver. » Si la tâche est rude, tous sont des passionnés. « Il n’est pas obligatoire d’être fou pour travailler ici, mais ça aide », peut-on lire sur la porte du local des lieutenants. François et son équipe vont se coucher.

2 h 20 - La sonnerie déchire la nuit. En une minute, le caporal Florian sort de son lit, s’habille, enfile ses bottes, descend la rampe, démarre le VSAV. Les autres suivent. Un garçon de 18 ans, saoul, s’est effondré sur le palier d’un appartement où se déroule une fête d’anniversaire très arrosée. Au pied de l’immeuble cossu, une petite foule en tenue de soirée lance aux pompiers : « Amenez le brancard ! » Une adolescente a les larmes aux yeux. Plus de peur que de mal. Originaire de Neuilly, Ludwig se réveille après avoir maculé l’ascenseur. « Ces cuites sont habituelles chez les jeunes, explique Florian, mais elles ne sont pas de notre ressort. »

5 h 50 - Nouvelle sonnerie. Cette fois-ci, il s’agit d’une agression. Assis sur les marches de la station Pigalle, Patrick, 19 ans, a le visage en sang. De retour d’une soirée en boîte de nuit, il a reçu « un coup de lame » au front lors d’une rixe dans les couloirs du métro. Tout autour, six policiers et des agents de la RATP assurent la sécurité et questionnent les témoins. « C’étaient deux Maghrébins ! » hurle la victime agitée. Sa bande d’amis tente de le calmer. Florian et Jérôme lui bandent la tête. Comme les autres, il est conduit à Lariboisière, l’un des deux hôpitaux du secteur avec Bichat.

6 h 40 - Pas le temps de se rendormir. Une autre équipe est partie à toute vitesse. Une nouvelle agression vient de se produire à la sortie du Hammam Club, une discothèque située près de la place Clichy. « Tirs à l’arme à feu et plaies à l’arme blanche », grésille la radio. Un homme a reçu une balle dans la jambe. « Il y a souvent des bagarres entre clients nord-africains, là-bas », assure un gradé. Mais déjà, un autre appel retentit. Il y a du grabuge à la station Blanche. Sur place, un homme ivre, le nez en sang, rampe dans un wagon du métro immobilisé. Il est incontrôlable. Les coups pleuvent. Les pompiers traînent le forcené sur le quai, le soulèvent par le pantalon jusqu’au dehors. Dans l’ambulance, l’inconnu se débat, vomit et frappe le sapeur Jérôme. Le véhicule accélère. Sirène et gyrophare.

7 heures - Aux urgences, l’homme balance le brancard, cogne les vitres et crache sur les infirmières. « Ce charmant monsieur est complètement torché ! Mettez-le sous contention », ordonne le médecin de garde, qui demande un test HIV après que Florian s’est fait mordre à la main droite. Retour à la caserne. Le caporal devra se rendre dans la matinée à l’hôpital militaire Bégin pour examens, avant de porter plainte. « Avec la trithérapie préventive, tu vas pisser orange ! », blague un pompier. Le petit déjeuner est servi. Une nouvelle journée commence.

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