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Par Edwy Plenel

Lundi 16 juin 2014 // La France

Que faire devant le désastre politique français dont l’évidence est sortie des urnes municipales puis européennes ? Que faire quand, de n’avoir cessé de l’annoncer n’a en rien contribué à l’empêcher ? Que faire pour créer ce sursaut qu’appelle cette course à l’abîme ? Désormais, la question nous est posée à toutes et tous qui ne saurions en être les spectateurs affligés ou blasés.

Tout un monde politique se meurt sous nos yeux. Une République, des partis, leurs élus. Mediapart l’a amplement documenté depuis le séisme européen qui, fort logiquement, a amplifié la double secousse des municipales. La France est devenue une exception européenne avec une extrême droite installée au centre du débat public au point de se préparer à la conquête du pouvoir, une droite en décomposition morale, frappée d’égarement idéologique et d’affairisme financier, et une gauche en capilotade, minoritaire comme jamais, divisée plus que jamais.

Ailleurs en Europe, notamment en Grèce, en Espagne ou en Italie, la crise financière, économique, sociale, écologique, européenne, etc., fait surgir des alternatives diverses et nouvelles, donnant corps à l’affrontement aussi nécessaire qu’inévitable des progrès réinventés et des peurs attisées. La France, elle, fait place vide, offrant une revanche inespérée aux idéologies inégalitaires qui, à l’abri de la crispation identitaire, ont ravagé notre continent au siècle dernier.

Pour la première fois depuis leur défaite de 1945, qui obligea la droite française à se convertir à la République, désormais constitutionnellement proclamée « démocratique et sociale », les voici durablement sorties de leurs habituelles marges minoritaires, imposant à tout le reste du champ politique l’hégémonie de leur vieille rhétorique : l’identité contre l’égalité. L’ordre figé de l’une contre le mouvement créateur de l’autre.

Une identité de fermeture et d’exclusion contre une égalité d’ouverture et de relation ; l’exacerbation du national contre la fraternité du social ; la hiérarchie des origines, apparences et appartenances, croyances et cultures, contre l’horizon des droits et des possibles pour toutes et tous, sans cesse à renouveler, toujours à conquérir.

Sous le prétexte d’une protection contre l’étranger, menace indistincte qui inévitablement prend figure d’ennemi intérieur (le juif hier, le musulman aujourd’hui), cette idéologie de la préférence prétendument nationale, c’est-à-dire du bonheur de rejeter ensemble y compris la France telle qu’elle est et telle qu’elle vit, n’est que l’alibi de dominations perpétrées et renforcées : quand les opprimés se font la guerre au nom de l’origine, les oppresseurs ont la paix pour faire affaire, c’est-à-dire des affaires.

Si elle se nourrit à la crise de confiance envers une Europe marchant tête en bas, perdant en légitimité populaire à force de s’identifier à la concurrence économique, cette ascension n’en est pas moins une histoire franco-française, commencée il y a trente ans exactement, en 1984, quand l’Union européenne n’existait pas et l’Union soviétique existait encore, quand la CEE (Communauté économique européenne) ne comptait que dix membres (avec la Grèce mais sans l’Espagne ni le Portugal), quand l’Allemagne n’osait même pas rêver à sa réunification.

Presque ininterrompue depuis, cette ascension ne doit rien à la fatalité mais tout aux politiques qui n’ont cessé de lui faire la courte échelle : ces renoncements opportunistes des partis supposés de gouvernement, à droite et à gauche, concédant à l’extrême droite ses « bonnes questions » sécuritaires et xénophobes pour lui opposer leurs meilleures réponses dont la seule efficacité aura été de légitimer l’agenda politique du Front national. Sans compter leur incapacité à assumer, haut et fort, un imaginaire non seulement antifasciste mais aussi anticolonialiste qui aurait su dresser contre les ombres du ressentiment les lumières de l’affranchissement.

Cet aveuglement est aggravé par un échec spécifiquement français sur le terrain démocratique qui diffuse un sentiment de dépossession civique parmi nos concitoyens, s’ajoutant aux constats d’impuissance économique et aux réalités d’injustice sociale des politiques menées. L’incapacité, si incurable qu’elle semble congénitale, des mêmes partis gouvernementaux à relever le défi démocratique lancé à la France par la Cinquième République mine sourdement notre vie publique, la dévitalise et l’hystérise tout à la fois. Réduisant la politique nationale au choix collectif d’un seul dont les choix individuels sont ensuite irrévocables, cette culture institutionnelle ne cesse de jeter le discrédit sur une démocratie représentative rabaissée en majorité présidentielle, et par conséquent interdite d’invention délibérative.

Nos institutions ruinent la politique comme bien commun et espérance partagée. Loin d’épouser la complexité du monde et d’appréhender la difficulté des temps, elles invitent aux solutions simplistes, entre pouvoir personnel et raccourci autoritaire, dans une nécrose où le « je » solitaire détruit l’espoir d’un « nous » solidaire. Loin d’inviter à d’authentiques majorités d’idées nées d’une délibération transpartisane, elles poussent à des suivismes aveugles envers une politique présidentielle réduite, notamment sur la scène européenne, à la volonté d’un seul et, de ce fait, de plus en plus fragile, de plus en plus illégitime, de moins en moins compréhensible.

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