Politique Magazine.

Nostalgie mythologique.

Dimanche 15 juin 2014 // L’Histoire

La disparition du répertoire mythologique dans l’art est devenue une telle évidence que personne ne songe à s’en émouvoir. Après plus de deux millénaires de bons et loyaux services, l’évincement a été brutal. Le XVIIIè siècle, avec un peintre comme Watteau, pourrait bien jouer un rôle majeur dans cette évolution...

L’une des plus grandes ruptures de l’histoire de l’art aura eu lieu dans la deuxième partie du XXe siècle, avec le refus, de la part des artistes, de recourir aux figures mythologiques pour représenter l’homme. Les « vieilles fables » gréco-latines se devaient d’avoir fait leur temps, les héros de toujours ne pouvant plus valoir ceux du présent... Le cinéma est venu dérouler des rêves inédits dans une valse perpétuelle d’idoles éphémères et glacées ; Vénus a pris la pose en Bardot ou en Sharon Stone, Hercule s’est moulé dans les costumes en lycra de Superman ou de Captain America, Ulysse s’est reconverti en James Bond... Le pop art a figé sur la toile ces divinités fraîchement écloses, icônes païennes de Marylin, d’Elvis, de Mick Jagger... Une révolution figurative sans précédent a bouleversé tous les arts. Dans la chanson, l’héritage mythologique n’a pas mieux survécu ; seul un Brassens, déjà archaïque en son temps lui rendit un dernier hommage, lorsqu’un Gainsbourg noyait désespérément son classicisme dans des épopées modernistes. La sculpture contemporaine porte les mêmes stigmates.

Quand un artiste copie une allégorie antique, il doit absolument vouloir s’en affranchir et la « détourner »... Certes demeure la trame éternelle des mythes. Mais sur le plan visuel, un changement de paradigme aussi radical ne s’est jamais vu. Et si toute cette affaire prenait sa source au XVIIIe siècle...

RETRAITE FORCÉE

Ainsi du triste sort de cette chère iconographie mythologique. Vieille de 2 500 ans, enrichie par le génie des différentes civilisations, interprétée sans relâche, elle a été finalement mise à la casse sans larmes ni regrets. Quel artiste un peu ambitieux voudrait aujourd’hui lancer sa carrière avec une Chasse de Diane ou une Eurydice aux enfers ? Avec cette retraite forcée, c’est tout un pan de l’imaginaire occidental qui s’est évanoui, et, d’une certaine manière, toute une poétique du monde. Revivifié à la Renaissance jusqu’au raffinement le plus extrême, chez un Mantegna par exemple, le répertoire mythologique a connu un âge d’or au XVII° siècle, âge d’un équilibre miraculeux entre perfection formelle et expression idéale des textes. Que l’on regarde Poussin, Stella, Le Brun, ou en Italie les Carrache et la plupart de leurs suiveurs ou que l’on lise Racine. Le Grand Siècle a su rendre une nouvelle force morale aux figures poétiques séculaires qu’il chantait. Cela vaut d’ailleurs pour toute la peinture d’histoire. Lorsqu’ils mettent les dieux en image, il y a encore chez les artistes la volonté de peindre un exemplum, une leçon profonde historique et humaine, selon la sensibilité du temps.

Actuellement à l’affiche, deux expositions parisiennes permettent de réfléchir à l’évolution de cette démarche au siècle suivant. La première, au musée des Arts décoratifs sur les secrets de la laque française (jusqu’au 8 juin), vient nous rappeler que l’art prend alors un tour nettement plus ornemental, tandis que l’excellence technique culmine ; mobilier et objets se parent, entre autres chinoiseries, d’un panthéon de boudoir nettement moins édifiant inspiré par Greuze ou Boucher. La seconde se trouve au Musée Jacquemart- André (jusqu’au 21 juillet). Elle propose une relecture du thème de la « fête galante », ces scènes de conversation champêtre presque irréelle d’élégance, devenue l’image même du XVIIIe siècle. Souvent assimilée à un genre mineur, son évocation ouvre de nombreuses perspectives. La fête galante est avant tout l’oeuvre d’un peintre, Antoine Watteau, son inventeur, dont le parcours est aussi étonnant que significatif. Né à Valenciennes en 1684, il commence sa carrière à Paris loin de la sphère d’influence de l’Académie royale, d’abord dans l’atelier de Claude Gillot, puis du décorateur Claude III Audran.

 Avec un succès foudroyant, l’artiste donne jour à des pastorales qu’il revisite de façon très personnelle, ou de belles parisiennes déambulent mollement dans une nature de velours, charmées par la romance mélancolique de leurs amoureux. La poésie est telle qu’on ne saurait les confondre avec des scènes de genre.

MYTHOLOGIE SUBJECTIVE

Artistiquement, que fait Watteau ? Il remplace dans un monde sans contours les figures de jadis par celles de son époque, dévoilant les prémices d’une mythologie moderne, quasi subjective, sans lien profond ni avec le réel ni avec aucun texte fondateur. C’est l’esthétique du rêve, l’esquisse d’une poétique intérieure qui affleure, bouleversant et le sens et les visées de la peinture. On comprend pourquoi Verlaine y fut si sensible. Du point de vue de l’iconographie, c’est un renversement total. L’attitude de l’Académie qui, rappelons-le, a été créée en 1648 précisément pour fixer les codes, les structures qui doivent permettre à l’art pictural de perdurer, en dit long sur le mouvement opéré. Pour la première fois, un artiste va être reçu dans le genre de la peinture d’histoire (non de la « fête galante »comme on l’a longtemps cru), avec une oeuvre qui n’a rien d’un tableau d’histoire : le Pèlerinage à Cythère, une assemblée de fantaisie qui vaut à Watteau de devenir membre de l’institution en 1717. L’Académie avalise alors, contre ses principes fondamentaux, le choix d’une iconographie ni religieuse, ni mythologique, mais résolument contemporaine pour illustrer son genre le plus noble.

Cette entorse à la règle, heureuse puisqu’elle fut motivée par le souci de récompenser le plus délicat des peintres du XVIII° siècle, fait de Watteau, malgré lui, le premier peintre à avoir inversé les rapports de force entre « avant-garde » et posture officielle. Paradoxalement, le plus rêveur des artistes devient d’une certaine façon l’un des chantres d’une modernité naissante. Le répertoire figuratif issu des mythes connaîtra encore des heures de gloire mais dans un registre plus décoratif, sacrifiant souvent hypocritement à la pure galanterie la spéculation morale. La réaction néo-classique n’y pourra pas grand-chose. Les images évolueront désormais au gré de chaque artiste, leurs portées essentielles se dissolvant lentement dans une poétique de l’ego, chez les romantiques puis chez les symbolistes. Affaiblie, critiquée, la garde académique n’en reproduira bientôt que les poncifs évidés. Les jolies nymphes de l’Albane ne se reverront plus...

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