Nécessité d’un sens politique.

Mardi 5 août 2014 // La France


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C’est au désintérêt ou au dégoût de la politique que la « société civile » doit son réveil en fanfare depuis le printemps 2013. Elle n’évitera pas pour autant l’inéluctable retour au politique.

Les Français n’ont donc plus aucune confiance, chacun le sait, en leur classe politique. Non qu’ils tombent dans le syndrome du « tous pourris » - même s’ils savent qu’il y a et qu’il y aura toujours des « affaires ». Mais le plus dramatique à leurs yeux est désormais l’incapacité avérée des politiciens à régler les problèmes majeurs du pays, à commencer par le chômage endémique. La mondialisation sauvage, l’européanisation outrancière, l’immigration incontrôlée, la dette colossale et la fiscalité confiscatoire ont commencé d’avoir un effet cumulatif de plus en plus marqué elles ont révélé à quel point la concurrence droite/gauche de façade dissimule une idéologie commune à toute la classe politique qui, combinée aux exigences de carrière, a figé le système, incapable de remettre en cause sa vision des choses.

C’est quand ces mêmes politiciens décidèrent, pour faire oublier leur impuissance abyssale, de s’attaquer aux fondements même du consensus social - la famille, le mariage, le respect des réalités naturelles - que le sursaut eut lieu. Avec ces centaines de milliers d’hommes et de femmes descendus dans la rue - ce qu’aucun mouvement, parti ou syndicat ne peut espérer mobiliser -, le printemps 2013 a révélé l’existence de forces souterraines jusqu’alors insoupçonnées. La question restant de savoir à quelle fin, et avec quels résultats concrets.

L’INVENTION D’UNE SOCIÉTÉ CIVILE EN POLOGNE COMMUNISTE.

À l’époque contemporaine, les premières manifestations spectaculaires de la société civile sont apparues dans le monde communiste, avec les diverses formes de défi à la censure organisées par les réseaux de dissidents. C’est en Pologne que le phénomène prit une dimension décisive.

En 1966, pour le millénaire catholique du pays, c’est par centaines de milliers qu’à Poznan, puis à Czéstochowa, les Polonais défièrent le pouvoir. Des foules impressionnantes, réunies notamment à l’initiative de l’archevêque de Cracovie, Mgr Karol Wojtyla.

Pour quel résultat pratique ? Il faudra attendre 1980 pour qu’une grève générale aux chantiers navals de Gdansk, conduite par une petite équipe active, celle de Solidarnosc et Lech Walesa, fasse reculer le pouvoir. Et il faudra encore neuf ans pour qu’il s’écroule. L’exemple polonais est très parlant quant au temps que peut prendre un mûrissement progressif avant de produire un résultat spectaculaire presque un quart de siècle entre 1966 et la chute du régime en 1989. Toute une période qui fut loin d’être inactive : le travail de « mûrissement » n’est pas comparable à un pain qu’on met au four en attendant qu’il cuise. L’action n’a jamais cessé, sous les formes les plus diverses. Mais c’est l’action politique d’une petite équipe qui a pu, le moment venu, apporter au consensus populaire un symbole et un projet politiques forts.

Les foules du Millénaire religieux de 1966 préfiguraient sans doute celles des JMJ, mais aussi - on commence à le voir maintenant - celles des Invalides et de l’avenue de la Grande Armée de 2013. Dans les initiatives de toutes sortes que nous constatons aujourd’hui se réalise un travail de mûrissement qu’il faut délibérément encourager. Reste à imaginer son débouché politique.

UN ÉCHEC SUD-AMÉRICAIN : LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION

À l’époque même où la « société civile » s’organisait entre Vistule et Baltique, elle commençait aussi à se manifester entre Amazone et Terre de Feu. Mais d’une tout autre manière la situation de l’Amérique latine dans les années 60 étant peu comparable à celle de l’Europe de l’est. Rejetant le communisme de Fidel Castro, la plupart des pays, quel que soit leur régime politique, recherchaient la croissance à tout prix, et appliquaient, selon des modalités diverses, les règles de l’économie libérale. Ce qui a conduit à un clivage de plus en plus marqué entre catégories sociales prospères et populations très pauvres. De la société civile se sont alors élevées des voix et des initiatives nouvelles pour trouver des solutions.

L’église, dans le registre incarné par un saint Vincent de Paul, étaient très présente. C’est alors que le besoin d’un débouché politique suscita ce qu’on a appelé la « théologie de la libération », encouragée à la fois par des déséquilibres sociaux de plus en plus criants et par les abus de régimes dictatoriaux peu sensibles au souci du bien commun. À la recherche d’une efficacité politique, la théologie de la libération usa, hélas, d’un vocabulaire ambigu qui en provoqua la dérive marxisante. On sait que l’archevêque de Buenos Aires, Mgr Bergoglio, contribua largement à mettre les choses au point. Ce qui demeure de cette tentative - qui n’est pas sans rappeler l’expérience douloureuse des prêtres ouvriers dans la France des années 50 -’ c’est cette nécessité d’un aboutissement politique des prises de conscience « civiles ».

REPRENDRE LE POUVOIR.

Le combat de Solidarnosc en Pologne, qui nous a intéressés par son tempo historique et sa conclusion très politique, appartient à un passé révolu son adversaire, le communisme, a roulé dans la poussière. Tandis que la société civile sud-américaine est, depuis longtemps, aux prises avec un adversaire redoutable, qui se trouve être aussi le nôtre la domination de l’argent y fait des ravages par les détresses sociales qu’elle provoque.

Les débuts du XXe siècle virent les signes annonciateurs d’une profonde mutation. Deux ans après la publication de L’Avenir de l’intelligence de Maurras, Picasso, en 1907, peignait Les Demoiselles d’Avignon, et le 29 mai 1913, un mois après la publication par Péguy de L’Argent suite, eut lieu au Théâtre des Champs-Elysées la première du Sacre du Printemps Stravinsky ouvrait une nouvelle ère de la musique. Comme un pressentiment du grand basculement que le monde allait connaître l’année suivante. Mais en 1918, après sa victoire militaire, la France passa à côté d’une chance historique de régler son problème politique. Elle le paya vingt ans plus tard, et le paye encore aujourd’hui.

L’insurrection de l’esprit surgie du pavé parisien au printemps 2013 annonce avec certitude que quelque chose, un jour, se passera. L’ébranlement est là, chacun, en France, l’a ressenti. Il reste à tout faire pour acquérir la possibilité d’agir lorsque la chance historique sera là. Chaque nuit qui vient, nous le savons, porte en ses plis la possibilité d’une aube nouvelle. Il n’y a pas de fatalité. Les mécanismes de l’histoire sont héroïques. La volonté de quelques hommes décidés peut, dans des circonstances favorables, emporter la décision. Mais pour réussir, nous devons tenir les deux bouts de la chaîne préparer le nouveau consensus intellectuel et moral qui rassemblera les Français... et être prêts à reprendre le pouvoir. Ce qui suppose des convictions solidement étayées sur ce que doit être la politique de la France et, conséquemment, sur les institutions qui pourraient la porter.

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