Ne soyons plus des moutons !

Vendredi 23 mars 2012, par Eiji Otsuki // Le Monde

Drapeau de FranceLe 11 mars 2011 a commencé une nouvelle époque, estime l’écrivain Kenji Maruyama. Dans le désarroi, chacun ne doit se fier qu’à lui-même. Et survivre en montrant les crocs s’il le faut...

Mainichi Shimbun Tokyo

Je me demandé si cela n’a pas été le début d’une tragédie, a commencé d’un ton calme Kenji Maruyama, au volant de son 4x4. La ville d’Omachi, dans la préfecture de Nagano, où il habite, est sous la neige. L’écrivain poursuit lentement mais sûrement son activité créatrice, en marge des milieux littéraires de Tokyo. Ce qu’il entend par "cela", c’est évidemment la triple catastrophe survenue le 11 mars et les jours qui ont suivi. "J’ai l’impression que rien ne va plus, la politique, l’économie, la situation internationale... En fait, c’est presque un miracle que l’on ait pu vivre aussi tranquillement jusque-là."

L’arrivée de la nouvelle année n’a pas eu de signification particulière pour lui. Cependant, le 2 janvier, il a écrit sur son blog : "J’imagine que, désormais, il faudra vivre en ne comptant que sur ses propres forces et son jugement. J’ai le vif pressenti- ment d’assister à l’avènement d’une époque où l’on ne peut compter ni sur l’Etat, ni sur les entreprises, ni sur la société, ni sur la religion, ni sur la conscience nationale. C’est le début d’une ère où il faudra lutter seul, qui fera vraiment prendre conscience à chacun du potentiel qu’il possède." Son message enjoignait à ses lecteurs de se préparer à affronter la `première année de survie".

"Elégance et bienséance"

Kenji Murayama considère le séisme, le tsunami et l’accident nucléaire comme une "deuxième défaite" faisant suite à celle de la guerre du Pacifique, ces deux défaites trouvant leur origine dans la "vanité". Elles ont révélé au grand jour la faiblesse des Japonais. "Les Japonais, face aux tragédies quelles qu’elles soient, se laissent submerger par leurs émotions. Celles-ci ne sont pas mauvaises en soi, mais un adulte ne devrait pas en rester là. Le cour du problème est alors brouillé parles larmes. Il serait préférable d’analyser avec lucidité pourquoi et comment nous en sommes arrivés là. Même la colère peut être fondée sur la quête de la justice."

Pourquoi n’arrive-t-on pas à tirer de leçons de ces échecs ? "C’est à cause de notre souci d’élégance et de bienséance. Dans notre culture, il n’est pas élégant de dire la vérité. Mais ne rien dire est un prétexte pour détourner les yeux du problème. Depuis toujours, les Japonais ont tendance à s’adapter trop facilement à l’autorité. Le gouvernement et Tepco [l’opérateur de la centrale de Fukushima] sont bien conscients de ça ; alors, ils sont convaincus qu’il suffit de tromper la population maintenant pour qu’avec le temps elle se taise." Les médias étrangers ont admiré le comportement discipliné des Japonais juste après le tremblement de terre. La plupart des gens ont pris cela pour de la "dignité", mais pas M. Maruyama. "Les dirigeants étrangers sont envieux. Ils aimeraient voir les gens de leur pays se montrer aussi dociles. Derrière ces éloges se cache une pointe de moquerie. Ils se demandent si nous ne sommes pas des moutons ! Pour M. Maruyama, ce qu’il faut recommander aux Japonais, c’est d’être autonomes. `Pour cela, il faut se penser en tant qu’individu, ce qui nécessite d’avoir du courage et de ne compter que sur soi. Il faut essayer, autant que possible, de ne se fier qu’à son propre jugement et qu’à ses propres forces. Il faut étayer à partir de ce que l’on a vu de ses yeux et entendu de ses propres oreilles, et, quand d’autres forces que la sienne entrent en ligne de compte, il faut d’abord s’en méfier, qu’il s’agisse de l’Etat, de la religion ou du groupe."

Se préparer à ôter son collier

Avec son crâne rasé et ses lunettes noires, Kenji Maruyama a l’air franchement effrayant. Ses manières sont douces, mais ses paroles sont incisives et son ton mordant. Rassemblant mon courage, je lui ai posé cette question : "Pouvez-vous affirmer que vous vivez de manière autonome ?" Non, pas complètement, m’a-t-il répondu sans hésiter. C’est là l’objectif de toute une vie. C’est comme écrire des romans. Je me contente d’abord d’escalader les montagnes que je peux escalader et, bien que j’aperçoive le sommet que je dois atteindre, je ne suis qu’au début de mon ascension. Ce processus est source de joie de vivre. Il importe avant tout de posséder un but qui dépasse le cours d’une vie. Et qu’en est-il des gens qui appartiennent à un système bien défini ? Sont-ils capables de vivre de façon autonome ? Il faut se préparer à ôter son collier, m’a-t-il répondu. Kubiwa wo hazusu toki [Le moment d’ôter son collier] est le titre d’un essai que Kenji Maruyama a écrit sur ce qu’il a ressenti lorsqu’il s’est rendu dans les villes sinistrées, au mois de juin. Il faut s’entraîner à enlever son collier et être prêt à montrer les crocs une fois acculé à une telle situation.

Un an s’est écoulé depuis le tremblement de terre. Que nous reste-t-il à faire pour aller au-delà de notre tristesse ? Ne pas oublier. Pour cela, il faut qu’individuellement nous nous livrions à une investigation scrupuleuse. Il ne faut donc pas attendre que quelqu’un le fasse à notre place. Quelle signification revêt pour chacun de nous cette triple catastrophe ? Lors de ces événements, qui a réagi et comment ? Il faut mener une enquête minutieuse, non pas en adoptant l’avis des autres, mais en se forgeant sa propre idée. Il importe avant tout de garder un esprit critique. Ma façon de vivre jusqu’alors était-elle vraiment juste ? Moi-même, n’ai-je pas cru au mythe de la sécurité nucléaire ? Pourquoi ai je fini par y croire ? Il faut tout remettre en question. Si chaque individu n’est pas autonome, les mêmes erreurs se répéteront : il réitère inlassablement cette mise en garde. C’est la mission dont il se sent investi.

De retour dans la capitale, je suis monté dans le train express de la ligne Chuo. Il était bondé, c’était l’heure de pointe. Les voyageurs étaient tous pendus à leur portable. Un frisson traversa mon corps. N’ont-ils pas l’impression d’être aux commandes alors qu’en réalité ils sont commandés par d’autres ? Le doute a fini par m’envahir.

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