Mourir pour Sébastopol ?

Lundi 16 juin 2014 // Le Monde

Il y à 160 ans, un corps expéditionnaire français de 400 000 hommes débarquait en Crimée. 90 000 y perdirent la vie. Après Eylau, avant Solférino, dans l’esprit du sinistre et impérial « j’ai 100 000 hommes de rente », que le neveu avait appris de l’oncle. Il en reste un boulevard parisien, celui de Sébastopol.

Alors que les diplomaties occidentales s’affolent de l’irrédentisme de la Crimée, à Saint-Nazaire, le porte-hélicoptères Sébastopol sera bientôt terminé. Son sister-ship (navire-jumeau), le Vladivostok, est déjà aux essais. Sur le modèle de nos trois BPC, ces deux bateaux nous ont été commandés par les Russes pour leur flotte du Pacifique. « À ce stade », le contrat ne sera pas suspendu, a assuré Hollande. Mais quel stade au juste ?

Les Américains installent en Pologne et en Roumanie des intercepteurs antimissiles balistiques dérivés de la version navale Aegis. Au même moment, un gouvernement ami de la Russie s’écroule au profit d’un autre qui l’est moins. Sans être plus légitime, ce dernier fait courir des risques à la base navale russe de Sébastopol. La Crimée est une région de transits énergétiques, dont le contrôle fait évidemment partie des intérêts vitaux de la Russie. Il s’agit aussi de ses marches occidentales. Et Kiev n’est-elle pas le berceau de la « Russ » de Saint Wladimir ?

L’Otan peut envoyer des Awacs faire des ronds devant l’Ukraine, cette mesure inutile sur le plan militaire ne changera rien. En « Une » du Monde, le dessinateur apparatchik Plantu peut casser la mine de son crayon sur les petits yeux féroces d’un Poutine à tête de chacal. BHL peut se dépoitrailler sur la place Maïdan devant le portrait du pro-nazi Bandera, icône du nouveau pouvoir. En vain Les Russe, ont encore 5 000 têtes nucléaires opérationnelles. Kiev et Sébastopol jouxtent leur « pré carré ». Il n’y a donc pas d’option militaire possible pour le clan des « démocraties religieuses », même si Sébastopol, qui n’est pas Tripoli, n’est qu’à trois heures de vol de Rafale de la France.

Le résultat du référendum en Crimée est sans appel et Hollande peut gloser sur son illégitimité. Van Rompuy peut brandir la menace de « sanctions progressives » ; Cameron et Fabius de « sanctions dures ». Obama peut appeler à respecter les « dirigeants démocratiquement élus »... Ils prendront le Kosovo « dans la gueule », avait promis Poutine. Le géopoliticien Chauprade souligne ainsi que « les donneurs de leçon feignent d’oublier que la création du Kosovo en 1999 fut un viol flagrant du principe d’intangibilité des frontières en Europe. Ils protestent contre le renforcement militaire russe en Crimée mais oublient les guerres occidentales menées sans mandat de l’ONU (Irak 2003) ou au-delà de celui- ci (Libye) »...

Quant aux sanctions, les suicidaires velléités d’embargo de Fabius sur les deux BPC seront balayées. La France arrête juste la coopération militaire. Ce qui ne coûte rien car elle est quasi inexistante. Le ministre allemand de l’économie a d’ailleurs précisé qu’elles ne porteront pas sur les livraisons d’hydrocarbures, livraisons qui représentent 1/3 des besoins en gaz de l’Allemagne dont 6 000 entreprises sont installées en Russie !

Le jour du référendum maudit, Chauprade écrivait, de Simferopol « Soit nos dirigeants sont visionnaires [ ... ] et alors la livraison par la France, dans quelques semaines, du BPC Sébastopol au nom prémonitoire prendra justement tout son sens ; soit ils ne comprennent rien, [ ... ] et alors la Russie se tournera vers la Chine pour édifier un ensemble eurasiatique. Ce serait alors une nouvelle bipolarité, donc le péril d’une nouvelle déflagration mondiale ». Ainsi, la proposition russe de soutien à l’Ukraine du 17 mars est une perche tendue aux peu visionnaires chancelleries européennes. Ou une gifle de plus !

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