Moscou-Ankara.

Jeudi 19 avril 2012, par Yves LA MARCK // Le Monde

Drapeau de FranceTout les oppose. Une convergence d’intérêts les a rapprochés. Un renversement d’alliances pourrait se profiler demain par défaut d’Europe.

Les relations turco-russes ont connu ces dernières années une soudaine embellie avec les négociations sur le transport. Mais la Turquie n’est pas l’Ukraine. Le Premier ministre britannique, qui les voudrait toutes deux dans l’Union, a tracé là un parallèle qui a certainement irrité les Turcs. La Turquie n’est pas non plus la Russie. Les steppes de l’Anatolie ne se comparent pas à la Sibérie. La Turquie est seule de sa catégorie. Chaque enfant turc apprend à l’école de la république kémaliste que « le Turc n’a pas d’autre ami que lui-même ».

Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’Histoire, Turcs et Russes sont des ennemis héréditaires. Mais comme l’étaient les Français et les Allemands. En 1922, Russes et Turcs auraient pu se réconcilier sur le dos de l’Europe : « une Turquie désespérée, révoltée, hors la loi, pouvait être une alliée pour le bolchevisme. Une Turquie satisfaite, une Turquie rentrée en Europe, n’a pas plus d’attrait pour le bolchevisme que le bolchevisme n’a d’attrait pour elle » (Jacques Bainville). Dans ma précédente chronique, considérant les options internationales offertes à Poutine, j’imaginais Moscou accueillir les déçus de l’euro, en premier lieu les frères grecs.

J’avais omis les Turcs dès lors qu’ils n’auraient pas définitivement pris leur parti de la fermeture des portes de l’Union européenne. Et pourtant si l’on y réfléchit, on ne voit pas ce qui interdirait à deux dirigeants aussi réalistes et opportunistes que Poutine et Erdogan (1) de sceller une sorte de secret du roi (2), une alliance qui ne peut pas s’avouer tant elle est contradictoire avec les autres engagements des deux parties, la Turquie dans l’Otan, la Russie anti-islamiste, mais qui n’en existe pas moins solidement par nécessité historique.

Ainsi Ankara et Moscou s’opposent-ils actuellement sur la Syrie. Mais ils sont pratiquement du même côté sur l’Iran. Sur le Caucase, ils ont appris à composer, y compris sur l’Arménie. (3) Le commerce entre les deux pays est florissant. De Trébizonde à Istanbul, les Russes sont de retour. Pacifiquement. L’orthodoxie, qui refleurit en terre russe, ne serait pas opposée à reprendre la main sur le patriarcat œcuménique de Constantinople. On trouvera suffisamment de précédents historiques pour justifier cette entente, ne serait-ce que la relation qui s’était établie, après la chute de Constantinople (1453), entre le sultan Mahomet II et le patriarche Gennadios qu’il avait lui-même nommé.

Ce sultan devenu calife se voyait bien aussi le continuateur de l’Empire romain d’Orient, dit Empire byzantin, qui préférait les Turcs aux Francs, c’est-à-dire aux Latins auxquels, depuis le sac de 1204 (quatrième croisade), les Byzantins vouaient une haine éternelle. La tentative d’union des Églises approuvée par le concile de Florence (1439) avait introduit une division fatale parmi les orthodoxes entre unionistes (avec Rome) et anti-unionistes Imriges par te patriarche Gennadios). L’exposition de Byzance à Istanbul, clou de la saison de la Turquie en France en 2009/2010, méprisée par Sarkozy, insistait particulièrement sur cet aspect des choses.

Dans la perspective d’un rapprochement russo-turc, cette histoire redeviendrait capitale : la constitution d’un nouvel empire romain d’Orient, sous forme d’entente russo-turque, serait de nature à rivaliser avec l’empire romain d’Occident, capitale politique à Bruxelles, capitale religieuse à Rome, nouvel empire romain-germanique à la Charles Quint. Outre son attrait sur le sud-est européen, elle serait une force de médiation avec l’Iran, un élément de stabilisation pour l’Égypte et la Syrie, y compris pour les Chrétiens d’Orient plutôt nationalistes et anti-occidentaux dans ces contrées.

Elle serait détestée par Israël. Mais la recomposition et la stabilisation du Proche et du Moyen-Orient qui pourraient en résulter ne seraient peut-être pas autant défavorables à Israël sur le long terme. La rupture entre Jérusalem et Ankara en était la première étape, douloureuse mais nécessaire au processus.

Yves LA MARCK

(1) Erdogan est originaire de Rize, à mi-chemin entre Trébizonde et Batoum, sur la mer Noire, à la frontière de l’ex-URSS.
(2) Sous Louis XV conciliant l’alliance autrichienne et l’alliance polonaise.
(3) Loin de l’instrumental isation électoraliste victimaire et communautariste à laquelle se sont livrés les deux principaux candidats à l’élection présidentielle française, cherchant d’ailleurs plus à capter les voix anti-turques (héritage de Villiers) que les suffrages des Français d’origine arménienne.

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