Mondial : l’humour contre la fin du monde.

Par Lamia OUALALOU.

Jeudi 7 août 2014 // Le Monde

Passés la stupeur et les tremblements, les Brésiliens se remettent avec humour de la raclée infligée par l’Allemagne (7-1). Tout en ayant conscience que l’humiliation n’est peut-être pas terminée : une partie du pays pourrait assister à son pire cauchemar, voir dimanche l’Argentine couronnée dans le stade Maracana.

Rio de Janeiro, de notre correspondante. « On a annoncé et garanti que c’était la fin du monde, autour de moi, tout le monde a commencé à prier… mais finalement, le monde ne s’est pas fini. » La ritournelle de Carmen Miranda ne me quitte pas depuis mardi soir, à mesure que les appels pleuvaient depuis Paris pour savoir comment se sentaient les Brésiliens, s’ils allaient tout casser dans la rue, si la tension sociale allait rebondir, si Dilma Rousseff allait perdre l’élection présidentielle en octobre.

À voir les unes de la presse le lendemain, montées dans l’urgence, il est vrai, le plus souvent barrées du mot « Honte », on y croirait presque : personne n’allait plus oser sortir, rire, croire en son pays après la fatidique défaite, 7 à 1, contre l’Allemagne.

Il est vrai que marcher dans les rues de Rio de Janeiro à 19 heures, peu après le coup de sifflet final, faisait mal au cœur. Des trombes de pluie les sanglots de Dieu, définitivement brésilien ? finissaient de chasser les derniers supporters des bars de la plage. Devenus des ombres, ils rentraient chez eux, le pas lourd, le front collé contre la vitre des bus, le regard perdu, et toujours dans le silence, si rare dans ce pays.

Mercredi matin, pourtant, la vie a repris son cours. Le soleil a brillé sur la plage, tout le monde est retourné au travail, avec son cortège de longues heures passées dans les transports publics et ses salaires trop bas. Les Brésiliens n’ont rien cassé, la tension sociale est inexistante, et si Dilma Rousseff ne parvient pas à gagner de second mandat en octobre, ce sera à cause de l’inflation et d’un bilan médiocre. Pas grand-chose à voir avec la Seleçao.

Entendons-nous, les Brésiliens sont blessés. Il faut remonter au championnat sud-américain de 1920, quand l’Uruguay massacrait le Brésil 6 à 0, pour trouver une défaite comparable. Ils aiment le football comme peut-être aucun peuple, et avaient fini par se passionner pour une Coupe marquée par des matchs spectaculaires et une organisation qui dépassait toutes leurs attentes. Les gains économiques et touristiques, très supérieurs aux prévisions, ont rendu le sourire à de nombreux commerçants.

Les Brésiliens se sont également emballés pour tous ces « gringos » ici, au contraire du reste de l’Amérique latine, le terme désigne tous les étrangers, y compris les voisins les plus proches débarqués en masse au plein cœur de l’hiver austral. Puis est venue la douche froide, dans la dernière ligne droite. L’humiliation de la Seleçao face à l’équipe allemande cette semaine a réussi à leur faire oublier le pire souvenir de l’histoire du football, la Coupe soufflée par l’Uruguay au Maracana en 1950. « D’un point de vue sportif, on sait que ce sera une défaire indélébile, dont on parlera encore dans cent ans », estime Ronaldo Helal, sociologue du sport à l’université d’État de Rio de Janeiro.

«  Et la tristesse est réelle, mais elle n’est probablement pas comparable à ce qu’avait ressenti la population en 1950, quand le football et la Nation ne faisaient qu’un, cela va s’atténuer plus vite qu’on ne le croit », poursuit-il. Le sociologue rappelle que contrairement à ce que l’on attendait, les Brésiliens n’ont pas hésité à sortir dans la rue en masse pour dénoncer le coût de l’événement sportif. « La population est beaucoup plus consciente et politisée, la démocratisation de la société est consolidée, et dans ce contexte, le football n’est plus l’unique socle de l’identité nationale », poursuit Ronaldo Helal.

« Même Volkswagen n’arrive pas à faire 5 Gols en trente minutes. »
« Même Volkswagen n’arrive pas à faire 5 Gols en trente minutes. »

La principale surprise est l’humour avec lequel beaucoup de Brésiliens font face à la défaite. Passée la stupeur causée par les quatre buts encaissés en six minutes ou peut-être même à cause du ridicule du score ils se sont déchaînés via les réseaux sociaux qui, ici, sont une véritable seconde nature. « Ma télévision a un problème, elle ne cesse de retransmettre le but des Allemands. » ; « Bel hommage de l’équipe brésilienne à Neymar : puisqu’il ne peut pas jouer, personne ne joue !  » Les références à l’efficacité de l’industrie automobile allemande n’ont pas manqué : « Même Volkswagen n’arrive pas à faire 5 Gols en 30 minutes », un jeu de mots entre le modèle compact du constructeur et le but, « gol » en portugais.

La une du quotidien «Meia Hora»: «Il n’y aura pas de une»
La une du quotidien « Meia Hora » : « Il n’y aura pas de une »

Et si l’humeur sombre dominait les journaux, certains n’en n’ont pas pour autant oublié la satire. Ainsi du quotidien populaire Meia Hora, dont les cariocas adorent les unes, souvent très drôles. Mercredi matin, elle était noire, en signe de deuil, avec cette légende : « Nao vai ter capa »« il n’y aura pas de une », une référence au slogan des anti-Mondial « Nao vai ter Copa »« il n’y aura pas de coupe ». En sous-titre :« Aujourd’hui, on ne veut pas faire les malins, nous avons honte, nous reviendrons demain. PS : Pendant que vous avez lu ces mots, l’Allemagne a marqué un but de plus. »

L’humour s’invite une nouvelle fois quand on pense que dimanche, le Brésil pourrait assister à son pire cauchemar : voir l’Argentine couronnée dans le Maracana. Certes, une majorité de supporters appuieront l’Allemagne, plus encore si ses joueurs continuent d’arborer le maillot rouge et noir, aux couleurs du Flamengo, le club le plus populaire du pays.

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