Moins vite la Chine : Attends ton peuple.

Mercredi 24 octobre 2012 // Le Monde

D’ici peu, le Comité central du Parti communiste chinois réunira son XVIII° Congrès. La passation de pouvoir à une nouvelle génération de dirigeants aura lieu à l’issue d’une année beaucoup moins "harmonieuse" que Hu Jintao, le secrétaire général, ne l’aurait souhaité. En septembre, disparition temporaire de Xi Jinping, destiné à devenir le nouveau secrétaire général du Parti, a suscité les plus folles rumeurs sur les luttes de pouvoir à Pékin. Pire, avec affaire Bo Xilai, le pays a constaté qu’un dirigeant corrompu et impliqué dans un crime de sang avait failli parvenir au sommet. Le décalage entre, d’une part, les aspirations populaires à plus de démocratie et, d’autre part, le secret dont s’entoure le PCC est de plus en plus criant. Pourtant, l’appareil du Parti ne manque pas d’intellectuels lucides, capables de faire le bilan d’une décennie.

Parmi eux, Deng Yuwen, dont on peut lire une analyse, d’ailleurs censurée dans son pays. Au fond, c’est le rythme effréné du développement de la Chine qui est remis en cause. La croissance économique ralenti et déjà certains économistes avertissent des risques que fait courir au pays le gigantesque plan de relance actuel. Voilà à peine plus d’un an, un accident à Wenzhou sur une nouvelle ligne de TGV inspirait à Tong Dahuan un éditorial émouvant qui reçut un large écho. Le mot "ralentir" entrait soudain dans le vocabulaire des média et pour la première fois les Chinois s’interrogeaient sur la cadence infernale des mutations de leur pays.

Service Asie

La décennie 2002-2012, celle du tandem HuJintao - Wen Jiabao, a été marquée par des bouleversements colossaux aussi bien en Chine que dans le monde entier. Alors qu’une page est sur le point d’être tournée, comment évaluer les succès de cette période, les problèmes en suspens et l’héritage laissé aux générations suivantes, sans trop enjoliver le tableau ni oublier les points noirs ?L’objectif historique, et de faire de la Chine un Etat fort a été atteint : le pays occupe désormais sur la scène internationale une place qu’on ne lui avait pas vue depuis mille ans.

Dans leur quêté de modernisation, les Chinois ont fait preuve d’une liberté de pensée et d’action plus grande que jamais. Là Chine s’est efforcée d’explorer une voie de développement en dehors du modèle, occidental, qui prenne en compte ses spécificités et son passe ; Cependant, d’une manière générale, si la Chine a enregistré des succès et des progrès considérables, elle a également accumulé bon nombre de problèmes. Sans se voiler la face, il faut bien admettre que ces problème sont graves - et même peut-être plus importants que les réussites. Le Parti communiste chinois (PCC) a réussi à élever le niveau général de richesse et a permis aux Chinois d’accéder à une certaine aisance. Mais il n’a pas su stopper le creusement continu du fossé entre riches et pauvres, ni remédier à la corruption, ni instaurer une cohésion sociale efficace ou satisfaire à la demande populaire de se voir rendre du pouvoir. De ce fait, le PCC se-trouve face à une crise de légitimité.

Dans certains domaines, la modernisation -de la Chine n’a pas progresse au cours de la décennie Huu Jintao –Wen Jiabao, et des reculs ont même été enregistres. La structure économique n’a pas, été modifiée, et une société tirée par la demandé intérieure n’a toujours pas émergé. Aucun plan de réformes du mode de répartition des revenus, n’a encore vu le jour, et les écarts s’accentuent, Maigre les multiples tentatives de régulation du marché immobilier, les résultats ne sont toujours pas probants. Un système de sécurité sociale et mis en place, mais le niveau de couverture reste très bas. L’accès aux services publics n’est toujours pas dissocié du système de domiciliation obligatoire, et les paysans migrants restent bloquer aux portes des villes, en dépit d’une urbanisation galopante. Le vieillissement de la population devient préoccupant et la politique de l’enfant unique est en retard par rapport à la réalité sociale [cette politique est remise en cause par les démographes et n’est plus appliquée aussi strictement]. Aucune amélioration fondamentale n’a été enregistrée en matière de protection de l’environnement.

L’éducation est de plus en plus dépendante d’une gestion bureaucratique et notre vision de l’enseignement doit être complètement reconsidérée [pour permettre plus de créativité]. La recherche scientifique est certes parvenue à des résultats importants, mais la recherche fondamentale et l’innovation occupent une place trop restreinte. La morale se délite dans la perte des valeurs. Les clivages sociaux et lès raidissements s’accentuent, les tensions entre les agents de l’Etat et les administrés s’exacerbent. la gratuité du service public et la capacité des gouvernants à gérer la société sont médiocres. On n’a pas réussi a faire émerger réellement ni a étoffer une véritable classe moyenne, etc..

Par ailleurs, il nous manque encore un réseau stable d’approvisionnement en énergie, qui soit appuyé par des forces militaires en rapport avec les besoins. Notre diplomatie manque de vision à long terme et reste confinée à des réactions à chaud et souvent purement conservatoires.

Mais, surtout, la faiblesse des efforts déployés pour faire progresser ? La réforme politique et la démocratisation est en complet décalage avec l’ampleur des espoirs de rendre du pouvoir au peuple. Il paraît impossible de réaliser d’un coup la réforme du système politique et la démocratie. Néanmoins, le Parti, qui exerce le pouvoir, se doit de manifester sine réelle volonté d’agir dans ce domaine en donnant des éléments d’espoir à la population par des actes concrets. Ce n’est pas parce que la tâche est difficile qu’il faut rester les bras croisés ’Au cours de la dernière décennie, Hu Jintao et Wen Jiabao ont certes souligné l’importance de la démocratie, de la liberté et d’un Etat de droit, ainsi que la nécessité de réformer le système politique, mais ils l’ont fait avec un énergie insuffisante. En fait, la solution à tous les problèmes évoqués plus haut se ramène à une réforme politique. Aussi doit-on rassembler tout notre courage pour amorcer le premier pas dans ce sens.

Le grand projet de développement pacifique de la Chine, la vitesse de son émergence et même l’interruption ou non de cet essor dépendront de la façon dont les successeurs de Hu Jintao et Wen Jiabao parviendront à résoudre ces importants problèmes. Nous devons donc avoir bien conscience de la gravité de la situation. Au début de la nouvelle ère qui s’ouvre, il faudra s’atteler en priorité aux deux tâches suivantes : accélérer la restructuration économique et l’évolution de notre modèle de développement, de façon à endiguer au plus vite le ralentissement de notre croissance ; lancer des réformes politiques et renforcer la constitution d’un Etat de droit, de manière à répondre à la demande de participation des citoyens.

Foyer de crise. L’essor du pays implique de donner à l’économie une place centrale, et le développement reste un facteur majeur. Depuis le début de l’année 2012, l’économie chinoise connaît de graves difficultés. La croissance est tombée à son plus bas niveau depuis trois ans [7,6 % au deuxième trimestre] et les prévisions pour l’ensemble de l’année ne sont pas bonnes. Depuis le début de la crise financière, la Chine a rarement connu pareille situation. Certains organismes d’investissement étrangers prédisent que la Chine sera le prochain foyer de crise de l’économie mondiale. Si cela semble exagéré, cela révèle néanmoins le caractère non durable du modèle de développement actuel. Stabiliser la croissance - ou plutôt conserver la croissance - est devenu la mission prioritaire.

Une croissance stable est-elle vraiment nécessaire ? Bien sûr que oui ! Même si le PIB par habitant dépasse désormais en Chine les 5000 dollars [3890 euros], il reste malgré tout au moins 120 millions de personnes qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté [1 dollar par jour] et, dans les villes tout comme dans les campagnes, sont plus encore susceptibles de retomber à tout moment dans la misère. L’appartenance à la classe moyenne chinoise est très fragile, et les zones rurales disposent chaque année d’un excédent de main-d’oeuvre de 10 millions de personnes qui souhaitent aller s’installer en ville à la faveur de l’extension des zones urbaines. Aussi les problèmes évoqués, plus haut ne peuvent-ils être résolus sans une certaine croissance.

Respecter la loi. Le coeur du problème du ralentissement est que la Chine a développé une économie tournée vers les exportations et reposant sur une force de travail et des ressources bon marché, si bien qu’elle n’est plus en mesure d’encaisser le choc externe provoqué par la récession économique mondiale. Voilà qui prouve a contrario la nécessité de mettre en place une économie tirée par la demande intérieure. On sait que les ménages n’osent consommer sans retenue que lorsque leurs revenus s’élèvent et que les perspectives économiques sont bonnes. Aussi la clé d’une croissance stable n’est-elle pas dans les grands programmes d’investissement, mais dans une grande augmentation des revenus des travailleurs. Cela passe par la poursuite du relèvement du salaire minimum garanti et par l’amélioration des différentes prestations sociales.

Il faut garder à l’esprit que les investissements gouvernementaux doivent viser essentiellement les chantiers et programmes publics en lien direct avec le bien-être des administrés, et non des secteurs industriels à la capacité de production déjà excédentaire. En somme, après une trentaine d’années de croissance à deux chiffres, un rythme aussi élevé ne paraît plus nécessaire ni probable. Le ralentissement économique actuel correspond dans une certaine mesure au prix à payer pour la mutation de notre économie. Il faut transformer notre modèle de développement et orienter la croissance par l’innovation : c’est la condition pour une croissance durable.

La promotion de réformes du système politique, la réalisation d’un début de démocratisation, la satisfaction des demandes et des espoirs de participation à la vie politique qu’ont les citoyens sont également des enjeux à court et à long terme.

A court terme, il faut éviter une escalade des tensions dans notre société, confrontée aujourd’hui à une explosion des "incidents de masse" [manifestations populaires]. A long terme, il convient de rechercher une voie de démocratisation adaptée à la Chine.

Il faut faire en sorte que la Constitution et la loi deviennent l’autorité suprême. Devant la loi, nous sommes tous égaux, et chacun doit la respecter. C’est le sens même d’un Etat de droit. Or l’expérience d’autres pays montre qu’un tel Etat de droit ne peut véritablement exister que dans des conditions politiques démocratiques. C’est ce qui explique pourquoi la population réclame autant la démocratie et des élections [qui existent, mais seulement au niveau local]. On constate là que le PCC et les citoyens ont une perception différente de la nature même de la démocratie.

Le débat fait rage sur Internet entre partisans et adversaires de telles mesures. Les opposants qualifient d’agitateurs extérieurs les familles non originaires de Pékin qui se ruent au ministère de l’Education pour demander les autorisations, et, des deux côtés, on lance des pétitions.

Ainsi, le 26 juillet, Fan Yi et quatre autres internautes ont remis à la commission de l’Education de la municipalité de Shanghai une recommandation contre le projet d’ouverture des examens d’entrée aux universités shanghaiennes à des étudiants non originaires de la région. Fan Yi se dit confiante dans le fait de parvenir à contrer les positions des partisans de cette mesure. Selon, si l’on permet à des étudiants non originaires de la région de passer les concours d’entrée dans l’enseignement supérieur local, cela deviendra extrêmement difficile pour les Shanghaïens d’accéder à l’université [du fait de la concurrence accrue pour un nombre de places limité]. Les citadins ordinaires vont se retrouver dans une impasse.

On se trouve confronté à la fois à des difficultés à résoudre [l’avenir des enfants de migrants] et à des problèmes auxquels on ne peut pas toucher ! constate le vice-ministre Du Yubo. C’est le principal frein à la réalisation du projet d’ouverture des examens locaux aux enfants de migrants. Mais si on ne fait pas voler en éclats les résistances, comment parler d’égalité des chances en matière d’enseignement ?" s’insurge Du Guowang, qui, tous les derniers jeudis du mois, se rend au ministère de l’Education pour réitérer sa demande. Si le régime vise à préserver les intérêts acquis, on ne peut parler d’égalité dans la société.

Mais plus il réclame l’ouverture des examens locaux aux étudiants venus de loin, plus il se fait invectiver sur les microblogs chinois. Du Guowang aimerait pouvoir discuter tranquillement avec ses détracteurs, en particulier avec ceux qui le traitent d’agitateur extérieur en référence à la différence de statut social des individus selon leur lieu de résidence officielle, une politique vieille de soixante ans. Pour prouver toutes les contributions qu’il a déjà apportées à Pékin, ce néo-Pékinois a calculé les impôts dont il s’est acquitté à ce jour : "Cela dépasse les 40 000 à 50 000 yuans par an ! 5 000 à 6 000 euros environ.

Le 11 septembre, Cheng Shuaishuai, jeune homme d’une vingtaine d’années originaire du Henan, a réalisé une performance artistique à l’entrée ouest du campus de l’université de Pékin (Beida). Il a offert à l’université une plaque portant la mention "l’université des Pékinois" pour dénoncer les privilèges dont jouissent ces derniers pour y accéder.

Du Guowang a lu et relu l’avis gouvernemental. Il a passé en revue les différentes conditions énoncées par le ministre de l’Education : preuves de logement en ville, d’emploi, d’assurance, certificat de scolarité effectuée dans la ville d’accueil. Ces critères rejoignent assez bien les projets d’initiative populaire demandant l’accès à l’université pour ces jeunes. On avance petit à petit, et on va finir par voir le bout du tunnel !

Son fils remplit les conditions, mais M. Du n’est pas tranquille pour autant. Car le ministère de l’Education a renvoyé la balle aux autorités locales. Or, la commission de l’Education de la municipalité pékinoise n’a toujours pas à ce jour publié de directive. M. Du craint d’être bloqué non pas à cause des critères à remplir mais par la date d’entrée en vigueur de la mesure. Il ne lui reste en effet plus beaucoup de temps : si les autorités pékinoises n’ont toujours pas publié les nouvelles dispositions avant les inscriptions, en décembre, il sera contraint de renvoyer son fils en Mongolie intérieure pour qu’il y postule l’an prochain en tant que candidat indépendant. Mais se familiariser en un laps de temps si court avec des manuels d’enseignements différents relève de la gageure et M. Du en a bien conscience ! Si les nouvelles dispositions sont publiées à temps, son fils pourrait selon lui intégrer Qinghua [réputée être la meilleure université de Chine], mais s’il passe les examens en Mongolie intérieure, il en sera sans doute réduit à suivre une formation professionnelle en deux ans. Au pire, Du Guowang a déjà prévu qu’il pourrait vendre sa maison pour envoyer son fils faire des études à l’étranger.

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