Mikhaïl Khodorkovski n’est pas un saint.

Par Piotr Akopov.

Dimanche 19 janvier 2014 // Le Monde

La grâce accordée à Mikhaïl Khodorkovski s’explique humainement, mais aussi pour des raisons de politique extérieure - pour les Occidentaux, ce geste de Poutine se situe sur le même plan que ses autres succès de l’année : Snowden, Assad, Ianoukovitch et Khodorkovski. Le quotidien berlinois Die Welt prévient déjà qu’à présent "l’Occident va se faire des illusions concernant la bienveillance et la sagesse de Vladimir Poutine".

L’Occident s’est tellement acharné à faire de l’ancien oligarque cynique un nouveau Mandela que, lorsque, à l’issue de négociations secrètes avec les Allemands, Khodorkovski s’est soudainement retrouvé en liberté, il a dû reconnaître à contre coeur que Poutine avait de nouveau montré sa puissance : incroyable, il n’a donc pas peur de ce terrible "adversaire" ! Et de fournir immédiatement d’innombrables explications : les Jeux olympiques, un marchandage avec l’Allemagne, un échange d’espions. Cependant, Poutine n’est pas assez naïf pour croire que la grâce de Khodorkovski modifie l’attitude de l’Occident envers sa personne, les Jeux ou notre pays. L’effet de la propagande en Occident, même éphémère, n’est pas garanti. En outre, Poutine ne s’attendait probablement pas à ce que Khodorkovski, dès sa première conférence de presse, refuse de soutenir les appels au boycott.

Pour Poutine, la grâce est un geste humanitaire qui lui permet de refermer le chapitre Khodorkovski. Il ne peut pas avoir peur de l’ancien oligarque, tant d’autres dossiers et problèmes plus importants l’accaparent. Mais comment ceux qui ont fait de Khodorkovski une idole, leur propre anti-Poutine, peuvent-ils comprendre cela ? S’ils ont attribué à Poutine tous les méfaits diaboliques possibles, la mythologie libérale a attribué à Khodorkovski l’intelligence, l’honneur et le titre de conscience de notre époque. Mais, pour notre opposition, le plus difficile commence : le "prisonnier de conscience" libéré n’est absolument pas apparu tel que se le représentaient nos "combattants du régime". Oui, il parle de valeurs européennes, du remplacement de l’héritage archaïque de l’empire tataro-mongol... Mais il ne déclare pas pour autant la guerre à Poutine, ne vocifère pas à propos du goulag, et annonce qu’il ne fera pas de politique. Pire, il n’est peut-être pas d’accord avec les méthodes de Poutine, mais ses objectifs, globalement, il les comprend. Plus généralement, ce n’est pas à Poutine qu’il en veut le plus, mais au peuple. Voilà ce qu’il en dit dans son interview au magazine russe en ligne Snob : " Le problème essentiel est que les relations de Poutine avec la société sont de nature paternaliste. Cela plaît à beaucoup de gens, c’est pourquoi il bénéficie toujours de 60% d’opinions favorables."

C’est-à-dire que, pour vous, le problème ce n’est pas lui ? C’est cela. Les Russes aspirent au paternalisme et Poutine répond parfaitement à cette attente.

Khodorkovski reprend donc le credo de base des libéraux de ces vingt-cinq dernières années, à savoir que le peuple est arriéré et qu’il faut le pousser au capitalisme à coups de bâton. Le paternalisme réside dans l’équité que le peuple réclame de Poutine. Et le président, en essayant justement de répondre à cette demande, se heurte à l’énorme résistance de l’élite. L’Etat devient progressivement plus social, mais très lentement et de façon chaotique. Le pouvoir vient seulement de mettre le cap sur la "nationalisation" de l’élite et la défense des codes de valeur populaires. Mais la progression de Poutine sur cette voie est de plus en plus nette, ce qui suscite des protestations de la part de ceux qui se considèrent comme la"classe créative" [l’opposition libérale et "bobo"] et considèrent les autres comme du bétail attardé (enfin, "conservateur").

La toge de l’autorité morale. il ne s’agit pas d’un conflit entre ville et campagne mais entre valeurs virtuelles et réelles. Khodorkovski, qui dix années durant s’est trouvé, physiquement, au plus près de la réalité, était, intellectuellement, toujours en contact avec ses partisans libéraux. Mais comme il ne pouvait pas ne pas parler avec ses voisins de camp, c’est peut-être en essayant de comprendre comment ils vivent, que son opinion sur le nationalisme a évolué. Ce sont justement ses propos au sujet de l’Etat-nation et du Caucase qui ont frappé une part non négligeable de la "petite opinion démocratique".

Ses propos sur le Caucase n’ont rien de fondamentalement antilibéral, il s’agit d’un impérialisme libéral ordinaire pratiqué par l’élite politique russe au début des années 2000 - "ce qui est à nous, nous ne le céderons jamais". Mais Khodorkovski emploie aussi l’expression "valeurs sacrées", il parle d’Etat nation à l’allemande et dit que le nationalisme n’est pas le chauvinisme. Même cela relève, en principe, du libéralisme, mais dans le sens classique du concept de libéralisme. Mais nos opposants ; plus libertaires et cosmopolites que libéraux, dans leur combat contre Poutine et 1"Etat tchékiste", ne peuvent ni comprendre ni admettre cela. Et de vagues doutes les assaillent : Khodorkovski prendrait-il le même chemin qu’Alexeï Navalny [le principal opposant au régime, qui ne cache pas ses penchants nationalistes] ? Ils sont tous les deux nationalistes, même si l’un milite pour que la Russie se sépare du Caucase [Navalny] et l’autre est prêt à combattre pour le conserver. Sont-ce là nos chefs ?

En réalité, ni Khodorkovski ni Navalny ne sont nationalistes. Ce sont juste des libéraux cosmopolites rusés qui comprennent que la seule chance pour les "créatifs" d’arriver au pouvoir est d’attirer dans leur camp les masses animées par ces deux sentiments naturels - le nationalisme (l’amour pour son propre peuple) et le patriotisme (l’amour pour sa patrie). Mais l’Etat-nation ne peut signifier pour la Russie que destruction, et risque de porter un coup terrible aux intérêts du peuple russe. L’Etat nation, cette invention des géopoliticiens du XIXe siècle, était appelé à enterrer les empires. A présent, on adapte ce schéma à la Russie. Construisons une république russe, et ne nous rapprochons pas des Kazakhs, encore moins de l’Ukraine. Qu’ils se construisent enfin leur Etat national (même s’il occupe une partie du territoire historique de la Russie, qui pourrait même ensuite se séparer des Sibériens et des Bachkirs). Nous mettrons de l’ordre dans notre confortable maison, nous la nettoierons à l’européenne !

Au milieu des années 2000, Khodorkovski prônait le "tournant à gauche", maintenant il parle de nationalisme. Et si Novalny joue de façon grossière sucées tensions sociales en maniant les slogans anticorruption et les sentiments anti-immigrés, Khodorkovski va, lui, observer ce travail de sape conduit par le "bélier Navalny" pour, le moment venu, paraître drapé dans la toge de l’autorité morale et de l’Européen russe patriote, et récupérer dans son camp les masses protestataires et les élites mécontentes. Toute la honte de l’ancien oligarque sera lavée par la presse libérale et il apparaîtra comme un chef respectable et sage qui fera la même chose que Poutine, mais en mieux...

Tel est le plan de Khodorkovski, mais il recèle une faiblesse. Khodorkovski estime qu’il a perdu face à Poutine, il a même du respect pour cet adversaire brillant et fort. Mais il ne comprend pas qu’en fait c’est face à la Russie qu’il a perdu. Sa conception des voies de développement de la Russie, et du droit des oligarques à diriger ce pays, se heurte non seulement aux plans du président, mais aussi au cours de l’histoire russe et aux aspirations du peuple russe. Il était condamné à la défaite, et en dix ans il ne l’a pas compris.

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