Menger : « L’intermittence constitue le rêve fou d’un patron capitaliste ».

Par Joseph Confavreux.

Lundi 28 juillet 2014 // La France

Pour le sociologue Pierre-Michel Menger, récemment élu au Collège de France à la chaire de sociologie du travail créateur, l’intermittence est un système dans lequel les privilégiés sont les employeurs. Ils bénéficient d’un vivier de main-d’œuvre qualifiée, nombreuse et sans cesse mise en concurrence.

Entretien.

Pierre-Michel Menger
Pierre-Michel Menger © Collège de France

Le sociologue Pierre-Michel Menger étudie les métamorphoses du capitalisme à travers la figure du travail artistique. Il a été élu en début d’année au Collège de France, à la chaire de sociologie du travail créateur et donne un cours hebdomadaire intitulé « Le travail, sa valeur et son évaluation » accessible sur le site du Collège de France.

Il a notamment publié Portrait de l’artiste en travailleur – Métamorphoses du capitalisme, Les Intermittents du spectacle – Sociologie du travail flexible et Le Travail créateur – S’accomplir dans l’incertain

Quelle lecture faites-vous du mouvement actuel des intermittents ?

Tous les trois ans, lors de la renégociation de l’assurance-chômage, la question est la même. Fait-on exploser le système ? Le maintient-on en l’état ? Le réforme-t-on ? La conjoncture politique incite à ne pas bouger ; la conjoncture économique dégradée encourage à la réforme.

Les partenaires sociaux ont joué leur rôle habituel, mais sans intégrer dans la négociation deux parties importantes : la CGT qui est dominante dans le secteur des spectacles et les coordinations qui sont ressuscitées à chaque crise. On a donc vu, comme à l’accoutumée, une politisation très rapide du conflit, avec une implication de l’acteur public.

Manifestation des intermittents, Avignon, juillet 2014
Manifestation des intermittents, Avignon, juillet 2014 © Joseph Confavreux

Cette politisation mobilise, du côté des coordinations, l’argument que les intermittents du spectacle n’incarnent pas seulement un mouvement catégoriel défendant ses droits, mais seraient aussi l’avant-garde d’un salariat émancipé. Mais si l’intermittence désignait une voie de transformation du salariat, le dossier déborderait largement les demandes de protection et de sécurité des artistes et des techniciens des annexes 8 et 10, et la flexibilisation complète du marché du travail, moyennant des protections élevées contre le chômage, défierait les positions habituelles de tous les syndicats, du patronat et du gouvernement. Regardez comment on a mis du temps à créer des droits rechargeables, qui sont d’ailleurs critiqués par ceux qui soutiennent le plus les droits continuellement rechargeables des intermittents.

Pensez-vous que les intermittents du spectacle soient les pionniers d’un nouveau rapport à l’emploi ?

Je n’y crois pas. Si l’on appliquait le même raisonnement à l’ensemble du monde salarié, le système exploserait. Il n’existe pas d’hyper-cagnotte permettant de transformer tout indépendant en salarié indemnisable dans ses périodes de non-travail. C’est un autre monde que les coordinations veulent inventer, et pour lequel on ne dispose d’aucune espèce de schéma de financement assurantiel. Il s’agit d’une tout autre conception de l’emploi et des droits afférents, perpendiculaire à l’architecture des droits sociaux telle qu’elle s’est construite en France autour du salariat. Alain Supiot ou Robert Castel ont montré que le salariat était un système de subordination de l’employé à l’employeur compensé par la conquête progressive de protections et des droits.

Les travailleurs indépendants ont obtenu une protection sociale qui s’est progressivement rapprochée du salariat, sauf sur le point clé qui est : « Quand je n’ai pas de travail, qu’est-ce que je fais ? » Il n’existe pas de protection des inter-contrats dans l’indépendance ou l’auto-entrepreneuriat. Une formule hybride entre indépendance et salariat s’est cependant développée, le portage salarial. Il vise à transformer les missions d’indépendants en contrats salariaux. Les juristes étaient pour la plupart opposés à cette forme de détournement du droit qui déguise le louage de services en salariat, et l’assurance-chômage ne savait pas quoi faire de cette forme hybride.

Comme pour l’intermittence, le portage salarial pose la question de sa finalité, souvent mal définie. S’agit-il d’un mécanisme de soutien à l’emploi ? S’agit-il d’un rôle d’amortissement des chocs biographiques dans une trajectoire professionnelle ? Ou s’agit-il d’une aubaine pour transformer le coût fixe du travail, incarné par le salariat, en coût variable, dans lequel l’employeur peut embaucher et débaucher selon ses besoins immédiats, comme dans l’intermittence ?

À l’heure de la fin de la croissance, du plein emploi, voire du CDI, n’est-il pas nécessaire d’inventer un autre rapport à l’emploi, qui ne concerne pas seulement les intermittents du spectacle mais l’ensemble des emplois précaires et discontinus ?

Il est légitime de se demander comment un mécanisme permettant d’alterner emploi et chômage peut être viable, et si l’intermittence peut être un modèle ou non. L’intermittence est un modèle d’emploi ingénieux et sophistiqué qui, à certains égards, constitue le rêve fou d’un patron capitaliste sur le mode : « J’ai besoin des gens, je les embauche, mais quand je n’en ai plus besoin, je n’ai même pas à les licencier. » Le mot même de licenciement n’existe pas dans l’intermittence !

Or l’employeur ne devrait pas pouvoir obtenir du travail à coût variable et prix réduit sans intégrer sa responsabilité à l’égard de l’assurabilité des individus qu’il emploie sur ces bases. Il y a une grande hypocrisie à dire : « J’embauche à coût variable et pour des contrats de temps réduit, mais je ne veux pas prendre en charge le coût assurantiel réel de ce que représente cette formule d’emploi. »

Mais le souci est aussi de savoir qui paie quoi dans la solidarité interprofessionnelle nécessaire à un tel système. La comparaison entre l’intermittence et l’intérim est intéressante. L’intérim constitue aussi une forme de flexibilité, même si elle est moindre que l’intermittence. Dans l’intérim, vous avez un noyau dur de 20 % des gens qui restent en intérim pendant quelques années et en font un système de carrière.

Pour tous les autres, il s’agit d’entrées et de sorties : l’idéal restant de quitter l’intérim, et les primes qu’ils reçoivent en fin de mission ne sont qu’une maigre compensation de l’exposition à la précarité. En outre, l’intérim concerne de nombreux secteurs économiques. Le déficit de l’annexe 4 des intérimaires peut donc facilement appeler à la solidarité interprofessionnelle.

Avignon, vendredi 4 juillet
Avignon, vendredi 4 juillet © JC

L’intermittence possède deux caractéristiques opposées à l’intérim. D’abord, les carrières sont, tout au long de leur déroulement, bâties sur l’imbrication entre emploi et chômage. Dans ce milieu, le brevet de professionnalité consiste d’ailleurs à « avoir ses heures », c’est-à-dire la garantie d’accès à l’indemnisation pendant les périodes de chômage. C’est une façon d’assurer son avenir personnel et de signaler à l’employeur : « Je suis disponible, et vous pouvez m’embaucher sans trop d’états d’âme car, quand vous me relâcherez, je serai sécurisé. »

Ensuite, l’intermittence ne concerne qu’un seul secteur, celui des arts du spectacle, même si quelques autres domaines restreints, comme les enquêtes d’opinion, sont aussi éligibles à ce régime d’emploi dérogatoire. Il est donc plus compliqué de faire appel à la solidarité interprofessionnelle quand la quasi-totalité de l’intermittence concerne un seul secteur.

Construire une carrière sur ce modèle-là, cela signifie qu’on exige des individus qu’ils se fabriquent des sécurités sans aucune responsabilité des employeurs à leur égard. C’est pour moi un sacré problème que les employeurs n’aient pas du tout à se soucier de la carrière des salariés qu’ils embauchent. Ils peuvent employer quelqu’un trois heures, trois jours ou trois semaines et s’en séparer sans aucune responsabilité à leur égard, alors même que le système des intermittents est aussi une terrible machine à sélection. 

Répondre à cet article