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Scandale HSBC : Falciani, le témoin-clé, raconte

PAR VALENTINE OBERTI

Dimanche 14 juillet 2013 // La France

Après quasiment un an passé en Espagne, dont presque six mois en détention provisoire, Hervé Falciani est depuis quelques jours de retour en France. Mediapart a pu le rencontrer à Paris. L’ancien informaticien de la HSBC Genève confirme qu’il sera auditionné mardi à huis clos par la commission des lois de l’Assemblée nationale dans le cadre du projet de loi sur la fraude fiscale, actuellement en discussion au Parlement. Hervé Falciani est donc passé des mains des unités spéciales espagnoles à celles de la gendarmerie nationale qui assure désormais sa protection. Le 8 mai, l’Espagne a rejeté la demande d’extradition de la Suisse, redonnant à l’informaticien franco-italien sa liberté. Une fois sa sécurité organisée, il est donc rentré en France, où il vivait avec sa femme et sa fille depuis son départ de Genève le 23 décembre 2008.

Si l’informaticien est considéré, en Espagne notamment, comme un témoin privilégié de l’évasion fiscale et du blanchiment que la banque HSBC Genève permettrait, il reste très encombrant pour la Suisse. Il raconte à Mediapart comment, en février 2012, les autorités helvètes ont tenté de négocier son silence. Accompagné de ses avocats, Hervé Falciani rencontre à Genève deux procureurs fédéraux dans le plus grand secret : « Pendant quelques heures, ils exposèrent leur position sur une entente à l’amiable qui me permettrait de sortir coupable, condamné, mais sans prison ferme. En bref, j’aurais pu aider à enterrer l’affaire évitant ainsi les risques de représailles », affirme-t-il, en ajoutant que cette solution n’avait pas été retenue.

En transmettant à la justice et au fisc des données bancaires de la HSBC Private Bank de Genève en 2009, Hervé Falciani met au jour le plus gros fichier de fraudeurs fiscaux. La justice espagnole, lorsqu’elle statue sur son extradition, a même reconnu qu’il a permis « la révélation de situations criminelles dissimulées ou permises par l’établissement financier ». Grâce à ces données, des enquêtes de grande ampleur ont été lancées ces dernières années aux États-Unis, en Italie, en Belgique ou en Espagne.

D’ailleurs depuis son retour, Hervé Falciani a déjà été auditionné plusieurs fois par les juges Renaud Van Ruymbeke et Charlotte Bilger chargés d’enquêter sur des pratiques de « démarchages bancaires ou financiers illicites et complicité de ce délit », « blanchiment en bande organisée de fonds obtenus à l’aide de démarchage bancaire ou financier illicite » et « blanchiment en bande organisée de fraude fiscale ».

« J’ai été témoin d’une industrialisation de la gestion de la relation client et de ses réseaux d’intermédiaires. Non seulement les outils prennent une part importante dans le démarchage, mais les procédures de contrôle insuffisantes accentuent toutes les dérives, y compris celle de démarchages bancaire et financier illicites », déclare Hervé Falciani à Mediapart. L’information judiciaire ouverte le 23 avril dernier vise les pratiques d’HSBC Private Bank Genève en lien avec sa filiale à Paris.

Vous êtes rentré en France il y a quelques jours. Pouvez-vous décrire les conditions de votre retour ? Comment s’organise votre protection ?

 

Hervé Falciani.
Hervé Falciani.© Reuters

J’ai droit au mieux de ce qui peut se faire en France, avec ses points forts mais avec aussi certaines incohérences. Je ne doute pas que les choses iront en s’améliorant. Le retour s’est déroulé à l’image de ma vie depuis cinq ans : fait de rebondissements multiples dans un contexte où la seule certitude est de devoir continuer à se battre pour tout, y compris pour assurer cette sécurité. Pour ce qui est des conditions de mon retour, je ne connaissais rien du dispositif jusqu’au moment où j’ai mis le pied sur le sol français.

Nous avions préparé un plan B, aidé aussi par les unités spéciales de la police espagnole (celles qui assuraient sa protection en Espagne – ndlr). Ma protection s’organise par l’intermédiaire de mes avocats qui sont en contact avec le ministère de l’intérieur, mais je ne peux pas en dire davantage. Le dispositif, pour être efficace, doit rester secret.

Vous parlez « d’incohérences ». Que voulez-vous dire ?

Les mesures de sécurité prises lorsque je suis à Paris ne sont pas les mêmes que lorsque j’en sors.

Vous semblez soutenir que la France ne sait pas protéger les lanceurs d’alerte.

En France, la lutte contre la corruption ne prévoit pas concrètement de protection pour ces témoins ou ce que l’on appelle les lanceurs d’alerte. Pourtant, un lanceur d’alerte offre un point de vue unique sur les menaces qui s’effectuent dans l’ombre. Ne pas protéger un lanceur d’alerte, ne pas le soutenir, c’est refuser d’exploiter cette aubaine. Brandir des listes, c’est donc rester dans l’apparence, et laisser le temps opérer son travail d’oubli.

À quoi ressemble votre quotidien depuis votre retour en France ? Continuez-vous à travailler pour l’institut pour lequel vous travailliez depuis 2010 ?

Garder mon emploi est un combat de chaque jour. J’ai le devoir de faire que mon expérience de l’évasion et la fraude fiscale soit exploitée, sans pour autant, à ce jour, en avoir l’assurance. En parallèle, en plus de ma sécurité physique, il faut assurer la sécurité financière de ma famille. Chaque fois que je me déplace, que ce soit pour répondre aux juges ou aux députés, c’est à ma charge. Quand ces derniers six mois, je travaillais avec le parquet anticorruption à Madrid, je le faisais en parallèle d’une deuxième journée de travail à distance pour mon employeur. J’ai pu le faire grâce aux volontés de personnes courageuses qui ont bousculé les cadres administratifs pour me permettre ne serait-ce que de travailler à distance.

Sous le gouvernement précédent, celui de François Fillon, mes employeurs ont subi des pressions pour que je ne sois pas embauché. Il y a eu des démarches d’intimidation, des mises en danger, il a fallu contourner les obstacles. Récemment, après mon retour en France, j’ai vu mon supérieur. Il m’a dit cette phrase : « Merci de ne pas avoir nommé notre entreprise. »

Pire : la semaine qui a suivi la diffusion de l’émission Cash Investigation sur France 2, mon épouse a perdu son emploi. Lorsque j’ai commencé à collaborer avec les autorités françaises, mes ennuis ont commencé. Nous nous sommes retrouvés, ma famille et les personnes qui voulaient m’aider, en situation de plus en plus précaire, de plus en plus exposée, et ce pour avoir simplement aidé à l’intérêt général. Comme vous le constatez, les conséquences d’un simple reportage peuvent être très brutales.

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