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Comptes offshore : ce que Condamin-Gerbier a dit aux juges.

Par Fabrice Arfi et Agathe Duparc et Michel Deléan.

Lundi 15 juillet 2013 // La France

Document sans nom

Le financier Pierre Condamin-Gerbier a livré aux juges, mardi 2 juillet, des informations précises sur les activités offshore de l’homme d’affaires Alexandre Allard en lien avec l’ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres (UMP). Il a également cité, mais avec plus de prudence, le nom de Laurent Fabius (PS), sa famille pouvant détenir des avoirs non déclarés en Suisse.

Il a commencé à confier ses secrets à la justice. Le financier Pierre Condamin-Gerbier a livré sur procès-verbal, mardi 2 juillet, devant les juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire, des informations précises sur les activités financières offshore de l’homme d’affaires Alexandre Allard en lien avec l’ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres (UMP), selon plusieurs sources concordantes. Il a également cité, mais avec plus de prudence, le nom de l’actuel ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius (PS), sa famille pouvant détenir des avoirs non déclarés en Suisse grâce à plusieurs opérations commerciales sur le marché de l’art, d’après les mêmes sources.

Français établi en Suisse de longue date, Pierre Condamin-Gerbier a eu à connaître personnellement de nombreuses situations de fraude et d’évasion fiscales dans sa carrière débutée en 1994. Il a notamment travaillé entre 2006 et 2010, comme associé-gérant de Reyl Private office, le “family office” de la société de gestion genevoise Reyl & Cie, l’un des établissements financiers ayant géré puis abrité les avoirs occultes de l’ancien ministre du budget Jérôme Cahuzac.

Siège de la banque Reyl, en Suisse.
Siège de la banque Reyl, en Suisse.© Reuters

C’est à ce titre que Pierre Condamin-Gerbier a été entendu pendant près de huit heures, mardi, par les deux magistrats chargés depuis quelques semaines d’une enquête pour « blanchiment de fraude fiscale » visant la société Reyl. Selon les informations obtenues par Mediapart, confirmées de plusieurs sources, le témoin a détaillé devant les juges tous les montages opaques mis en place par Reyl au profit du richissime homme d’affaires français Alexandre Allard, propriétaire notamment de l’hôtel de luxe Royal Monceau, à Paris.

En 2007, au lendemain de la victoire de Nicolas Sarkozy, Alexandre Allard, exilé fiscal depuis 2002 (après la vente de ConsoData, une base de données marketing), avait décidé de regagner l’Hexagone. Sa fortune s’élevait alors à quelques centaines de millions d’euros, placés entre la Suisse et le Luxembourg.

Alexandre Allard
Alexandre Allard© Reuters

Or, comme l’a expliqué Pierre Condamin-Gerbier aux juges parisiens, la maison Reyl & Cie a entièrement piloté le retour fiscal de l’entrepreneur qui s’avère être le cousin par alliance de François Reyl. C’est par le biais d’investissements portés par de complexes montages, passant principalement par le Luxembourg, qu’Alexandre Allard a pu rapatrier une partie de son patrimoine. Le but était de faire en sorte que sa fortune apparaisse comme bien moindre que ce qu’elle était en réalité. Avec, à la clé, la perspective de payer moins d’impôts sur le revenu et les plus-values.

M. Condamin-Gerbier a lui-même participé à cette opération d’« optimisation fiscale » (dont la frontière entre ce qui est légal ou pas est floue) : son nom figure en qualité de gérant dans l’une des sociétés luxembourgeoises – Paris Palace S.a.r.l – qui agissait pour le compte d’Alexandre Allard, comme le montrent des documents en possession de Mediapart.

La maison Reyl a travaillé d’arrache-pied pour injecter une partie du patrimoine de M. Allard dans le rachat du palace parisien Royal Monceau en 2008. Grâce aux différents montages, il fallait donner l’apparence que le jeune entrepreneur agissait de concert avec d’autres investisseurs, alors qu’en réalité, il détenait une partie des structures de ces “autres” investisseurs. Puis les efforts se sont portés sur le grandiose projet de “La Royale” qui prévoyait de transformer l’hôtel de la Marine (l’ancien garde-meuble du roi situé place de la Concorde) en un haut lieu de la création artistique, mais qui n’a finalement pas abouti.

Sur ce dernier point, Pierre Condamin-Gerbier a raconté comment le projet de l’hôtel de la Marine avait été attentivement suivi par l’ancien ministre du budget, Éric Woerth, et en dernier lieu par le président Nicolas Sarkozy lui-même.

Alexandre Allard, pour qui le tapis rouge avait été déroulé, s’était également entouré des services de Renaud Donnedieu de Vabres. Pierre Condamin-Gerbier a affirmé à Mediapart que l’ancien ministre de la culture, déjà mis en examen à plusieurs reprises dans l’affaire Takieddine, avait été rémunéré, pour partie, sur des comptes non déclarés au Luxembourg et en Suisse, via Reyl & Cie.

Contactés, MM. Allard et Donnedieu de Vabres n’ont pas donné suite à nos appels.

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