Marcel Morabito : « La France peut mieux faire ».

Lundi 2 juin 2014 // La France

Professeur des Universités à Sciences Po et conseiller auprès du directeur de la recherche technologique du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Marcel Morabito a fondé et dirigé l’institut d’études politiques de Rennes et a été recteur des
Académies de la Martinique et de Grenoble. Son riche parcours professionnel qui l’a conduit en Amérique, en Asie et dans de nombreux pays d’Europe, en fait un excellent spécialiste des questions liées à la recherche et l’innovation

LA FRANCE EST TRÈS EN POINTE SUR LA RECHERCHE FONDAMENTALE, NOTAMMENT GRÂCE À DES CENTRES DE RECHERCHE (CNRS, CEA, IFP ÉNERGIES NOUVELLES) PERFORMANTS, PARMI LES MEILLEURS AU MONDE... AU DÉTRIMENT DES APPLICATIONS TECHNOLOGIQUES ?

Entendons-nous sur les termes ce qu’on appelle recherche fondamentale, c’est la recherche scientifique pure, qui n’envisage pas nécessairement d’application particulière. À l’inverse, la recherche appliquée vise à un usage pratique. La France est en effet performante sur la recherche fondamentale. Mais, fût-elle de qualité, si cette dernière ne débouche pas à un moment donné sur une application, elle restera stérile en termes de compétitivité et d’emploi. Or, c’est évidemment la recherche appliquée qui crée de la croissance. Il est donc souhaitable de parvenir à un rééquilibrage entre les deux.

Notre pays fait cependant des efforts en ce domaine. Au sein du CEA, le budget de la direction de recherche technologique CEA-Tech, où travaillent quelque 6000 personnes ne dépend que pour 20% de l’État, le reste provenant essentiellement de l’industrie. C’est une excellente chose. Car il ne suffit pas d’avoir des idées. Il faut aussi se poser la question de leur application et de leur impact sur le bien-être social. La même remarque vaut pour l’Europe qui, avec le programme « Horizon 2020 », exprime la volonté d’allier recherche et innovation, public et privé. Mais, aujourd’hui, si la qualité scientifique européenne est de très bon niveau, une majorité de brevets partent aux États-Unis ou en Asie.

PARLER D’ÉTAT STRATÈGE, A-T-IL ENCORE UN SENS AU XXI° SIÈCLE ?

Qu’on le veuille ou non, nous vivons dans un monde globalisé, relié, interconnecté. Sauf à être la Corée du Nord, les problèmes ne peuvent s’envisager qu’à l’aune de cette réalité. Cela ne veut pas dire que les réponses à y apporter doivent être partout les mêmes. Les cultures spécifiques, les identités géographiques et historiques particulières sont à prendre en compte. Mais l’État est pris aujourd’hui dans une sorte d’étau. D’une part, il subit une pression due à la dimension globalisée de la planète (les chercheurs voyagent, les étudiants sont mobiles...) et, d’autre part, il doit faire face à une montée en puissance des territoires, observable partout, aux États-Unis comme en Asie ou en Europe. Cette réalité nouvelle impose donc une limite objective au rôle traditionnel de l’État, limite qui, à mon sens, devrait s’accentuer dans les années qui viennent.

L’ÉTAT N’A DONC PLUS AUCUN RÔLE À JOUER DANS LA RECHERCHE ET L’INNOVATION ?

En demeurant le garant d’un certain nombre de standards en matière éducative ou de diffusion de la culture scientifique, l’État garde la responsabilité de favoriser un terreau propice à l’innovation. Car, en cette matière, l’expérience prouve que le rôle des acteurs est fondamental. Pas de qualité de la recherche sans une liberté des acteurs ! On observe ainsi que l’impulsion locale est plus forte dans les États de type fédéral. Cependant, les lois de décentralisation, en France, ont donné du poids à certaines régions. En termes de recherche et d’innovation, la région Rhône- Alpes est par exemple particulièrement compétitive.

QU’EST CE QUI FAVORISE LA RECHERCHE ET, DONC, L’INNOVATION ?

Pour qu’il y ait innovation, il faut une interactivité entre des acteurs qui s’entendent sur des objectifs communs. Qui sont ces acteurs ? Le monde académique, le monde de la recherche, le monde politique. Plus il y a de proximité entre ces acteurs, plus les résultats sont potentiellement favorables.

LA FRANCE A MIS EN PLACE DES PÔLES DE COMPÉTITIVITÉ IL Y A QUELQUES ANNÉES. LES RÉSULTATS, AUJOURD’HUI, SEMBLENT MITIGÉS...

Notre pays compte 71 pôles de compétitivité, contre 15 pour l’Allemagne. De même, seules 5 à 6% des universités américaines ou chinoises sont compétitives en matière de recherche. Parmi ces 71 pôles français, 7 d’entre eux sont mondiaux et il à vocation mondiale. Les autres, à dimension nationale, permettent, certes, de créer des synergies, mais, le problème, c’est que la puissance publique est prise dans des objectifs parfois contradictoires entre la compétitivité et la valorisation des territoires. Mener les deux objectifs de front confine parfois à la schizophrénie ! Ce n’est pas en multipliant les sites qu’on accroît la qualité de la recherche.

L’ACTUEL GOUVERNEMENT PREND-IL DE BONNES MESURES EN FAVEUR DE L’INNOVATION ?

C’est une question qui transcende heureusement les clivages politiques. Malgré une prise de conscience manifeste de l’importance du secteur, la France me semble encore en retard, notamment parce qu’elle reste frileuse sur le plan universitaire. Un exemple. Depuis les années 90, les conseils d’administration des universités britanniques sont composés au moins pour moitié de personnes extérieures au monde universitaire. Malgré la loi de 2013, qui va pourtant dans le bon sens, c’est encore loin d’être le cas dans les universités françaises où seuls deux représentants du monde économique peuvent faire partie des conseils d’administration.

MANQUE-T-ON, JUSTEMENT, DE CETTE CULTURE DE L’ENTREPRENEURIAT EN FRANCE ?

En ce domaine, nous sommes les héritiers d’une forme d’exception française qui se traduit par une opposition quasi systématique entre monde académique et monde de l’entreprise, deux univers qui ont traditionnellement du mal à se comprendre. Autre problème de fond les Français n’ont pas la culture du risque. Cela se vérifie dans la faiblesse du capital-risque ; cela se retrouve également dès le plus jeune âge à l’école. Chez nous, l’échec tétanise, alors que, dans nombre de pays, il est reçu comme un enrichissement d’expérience. Aux États-Unis, par exemple, il est vécu comme un revers provisoire, comme une sorte de réussite différée.

De ce point de vue, il nous faut arriver à modifier nos mentalités. Pour avoir été recteur d’académie, je sais que cela prend du temps. La France dispose d’une qualité intellectuelle remarquable, mais il est difficile de faire travailler les Français ensemble. Apprenons à mixer nos cultures, prenons des risques, ayons la sagesse du long terme... Et simplifions nos structures administratives En France, un innovateur passe plus de temps à résoudre les problèmes liés aux normes et aux réglementations en tout genre qu’à approfondir ses projets de recherche. C’est un véritable frein à l’innovation.

A lire : Recherche et Innovation, quelles stratégies politiques ? de Marcel Morabito, les Presses de Sciences Po, 146 p., 15 euros.

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