Mamère, un fouille merde !..

L’insulte, arme fatale du politique.

Jeudi 8 mars 2012 // La France

Quand le débat dérape, c’est le temps des injures. Plus encore en période d’élections, les politiques doivent savoir manier le verbe bas.

Voyou ! Honteux ! Scandale ! Entendait-on le 7 février à l’Assemblée, lors de l’intervention du député martiniquais Serge Letchimy liant les propos de Claude Guéant sur les civilisations à « ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration ». Émanant des bancs du groupe UMP, les noms d’oiseaux ont fusé. « Manipulateur ! », s’exclame Christian Jacob, patron des députés du parti présidentiel. Le compte rendu des débats évoque pudiquement un « tumulte » : « Les députés du groupe UMP se lèvent et invectivent l’orateur. » La sobriété républicaine interdit sans doute de retranscrire in extenso les paroles exactes prononcées ce jour-là. Mais on imagine la teneur des propos : on répond à l’injure par l’injure. Le gouvernement et les députés UMP quittent l’Hémicycle. L’incident est loin d’être clos.

On se souvient qu’au Palais-Bourbon, Gambetta traitait déjà ses adversaires de « pourriture » et de « fumiers ». Dans Noms d’oiseaux. L’Insulte en politique de la Restauration à nos jours (Stock), Thomas Bouchet livre une liste non exhaustive de ce qu’on entendait dans les travées de la Chambre des députés au XIX° siècle : « Lâche ; excrément pied allemand, gland de potence, baron de mes deux, Zola, gâteux, juif, moule à claque olibrius, foetus, Dreyfus. » Tout lettré qu’il soit, l’homme politique se doit de manier l’injure comme un fleuret. Le même Gambetta se vit traité de « barbe à poux » par Georges Clemenceau. Lequel sut se montrer acerbe en d’autres occasions. Évoquant le président Émile Loubet et son épouse, il ne mâchait pas ses mots : « Ce couple de petits-bourgeois incultes et sans éducation installés à l’Élysée, y pitié ! »Il n’eut de pitié ni pour Edo Herriot (une « bouse de vache ») ni Jaurès, lui taillant un dernier costume en guise d’oraison funèbre : « voilà ce que c’était, Jaurès... Un dangereux imbécile. [... ] Son assassinat fut une chance pour la France. » Le Tigre sut faire de l’insulte une arme aussi redoutable que le mot d’esprit, qu’il maniait pourtant à merveille. En témoigne une multitude de phrases restées célèbres, dont celle-ci : « Poincaré sait tout mais ne comprend rien et Briand ne sait rien mais comprend tout. »

L’insulteur devient parfois insulté. En visite au Salon de l’agriculture en 2008, Sarkozy lance à un quidam refusant de lui serrer la main son « casse-toi alors, pauvre con ! »,passé à la postérité sous la forme réduite « casse-toi, pov’con ! ». Cet épisode a eu une suite. Quelques mois plus tard, Sarkozy est en visite à Laval. Hervé Eon, un militant de la gauche locale, l’y attend de pied ferme avec une pancarte reprenant la formule. Il est condamné à 30 euros d’amende avec sursis par le tribunal de Laval, qui rappelle que « lorsqu’on insulte le président, on insulte l’institution ».

L’histoire du crime de lèse-majesté regorge d’histoires insolites. Dans De voyou à pov’con. Les Offenses au chef de l’État de Jules Grévy à Nicolas Sarkozy (Robert Laffont), Raphaël Meltz décrit le cheminement de l’insulte faite par un quidam aux présidents de la République. Simon Boubée, illustre inconnu, n’a pas marqué la postérité. Il est pourtant le premier citoyen français ayant subi une condamnation pour injure au chef de l’État. En 1881, dans le journal le Clairon, il livre une série intitulée « Lettres de mon chien au président de la République Grévy ». Adressées à Jules Grévy, ces lettres assènent que le président d’alors « eût mérité largement d’être pendu [... ] fessé en place publique [... ]

C’est un pétrophobe grossièrement sacrilège, un voyou profanateur, un goujat iconoclaste que l’Élysée a volé à la police correctionnelle ». Il paiera l’injure de trois mois de prison et 1500 francs d’amende.

Adolphe Thiers, premier et plus insulté des présidents de la III’ République, est même resté célèbre pour les sobriquets dont il fut affublé. Ses ennemis et contradicteurs furent en effet plus qu’inventifs, cruellement imaginatifs : « infâme vieillard, nain grotesque, petit jean-foutre, crapaud venimeux, croque-mort de la nation, vieux pandore, bandit sinistre, effronté menteur, vieux scélérat, vielle chouette, vieux polisson, vieillard stupide. » 

GEOFFROY LEJEUNE
A lire De voyou à pov’con. Les Offenses au chef de l’État de jules Grévy à Nicolas Sarkozy, de Raphaël Meltz, Robert Laffont, 286 pages, 19€. Noms d’oiseaux. L’Insulte en politique de la Restauration à nos jours, de Thomas Bouchet, Stock, 306 pages, 19,50€.

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