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Mali : la guerre aveugle et solitaire de la France

Par François Bonnet

Vendredi 25 janvier 2013 // L’Afrique

Au sixième jour de l’opération dite « Serval », en langage militaire, il faut bien prendre la mesure de ce que François Hollande a décidé. C’est une guerre à grande échelle que la France vient d’engager au Sahel, et non une intervention militaire bornée par des objectifs limités et rapidement atteignables. Ancienne puissance coloniale, la France investit massivement le Mali : chasseurs bombardiers, hélicoptères, véhicules blindés, troupes spéciales et services de renseignements et, dans les jours qui viennent, une force de 2 500 hommes qui seront déployés sur le terrain et engagés dans les combats. Contrairement aux déclarations de campagne de François Hollande, la France fait le « gendarme en Afrique » et bien plus encore.

Soldats français arrivant au Mali.
Soldats français arrivant au Mali.© (Reuters)

Au cinquième jour donc, la guerre a imposé son tempo et a débordé de tous les cadres initialement annoncés. Que nous sommes loin des aimables déclarations tenues ces derniers jours sur le Mali ! Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, annonçait par exemple le 24 décembre, dans un entretien à La Croix, que la France n’irait pas au combat et que ce serait un « contingent européen de 400 hommes » qui formerait l’armée malienne, la force de la Cedeao se chargeant du reste…
C’est exactement l’inverse qui a été précipité. La France s’est d’un coup, presque par effraction et sans débat préalable, lourdement engagée dans une guerre qui « durera le temps nécessaire », selon le président de la République. À cette absence de calendrier s’ajoutent d’immenses inconnues sur les principaux paramètres qui conditionnent la conduite d’un conflit.

  • Les objectifs d’abord. Vendredi, le président insistait sur la nécessité de bloquer la soudaine avancée « des terroristes » vers le sud. Il ne s’agissait que d’une intervention ponctuelle visant à geler les positions sur le terrain en attendant les développements des multiples processus diplomatiques en cours. Or le but de guerre a déjà changé ! Il s’agit désormais de « rétablir l’intégralité territoriale du Mali », a dit le chef de l’État ce mardi, c’est-à-dire de reconquérir un territoire plus grand que la France.
  • La définition de l’ennemi ensuite. « Les ennemis, ce sont les terroristes », dit depuis des mois François Hollande. Mais sauf à entériner des formules à la George Bush, qui colla indifféremment l’étiquette de “terroriste” aux membres d’Al Qaïda, aux talibans et aux généraux de Saddam Hussein, la situation du Nord-Mali n’est pas qu’affaire de terrorisme islamiste.
  • Le cadre juridique de cette guerre. Demande du président malien, résolution du conseil de sécurité de l’ONU, soutien du conseil de sécurité, de la Cedeao, de l’Unité africaine… Le cadre juridique est pourtant beaucoup plus fragile que le pouvoir français l’affirme si l’on veut considérer le détail du texte de la résolution onusienne, la déliquescence et les divisions du pouvoir malien (une partie de la junte militaire s’opposait à une intervention française), l’impuissance et les arrière-pensées de la Cedeao.
  • L’appui de pays alliés. Nicolas Sarkozy avait lancé la guerre de Libye en tandem avec le Britannique David Cameron, avec le soutien explicite des États-Unis suivi d’un transfert de la conduite du conflit à l’OTAN. Rien de tout cela cette fois : les participations britannique et américaine sont a minima, voire inexistantes, les pays d’Europe du Sud (Espagne, Italie) n’ont pas été associés, l’OTAN est ignorée. En attendant les hypothétiques renforts de la Cedeao, la France s’est engagée seule.
  • La sortie de conflit. À quel processus politique ou de négociation la fin de la guerre est-elle conditionnée ? En excluant de négocier avec des groupes qualifiés de « terroristes », donc avec toutes les forces qui contrôlent aujourd’hui plus de la moitié du Mali, le chef de l’État se condamne à un tête-à-tête exclusif avec l’actuel pouvoir malien, issu d’un putsch, bouleversé à plusieurs reprises ces huit derniers mois et perçu comme parfaitement illégitime par la population.

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