Mali : Un coup d’état pour rien.

Afrique Education : Jean-Paul Tedga.

Vendredi 13 avril 2012, par Jean Paul Tedga // L’Afrique

Drapeau de FranceMême les grands marabouts de Bamako qui savent parcourir les grandes capitales d’Afrique de l’Ouest et du Centre, pour vendre leur science , n’ont, cette fois, rien vu venir. Très digne dans son accoutrement qui a fait oublier son treillis militaire, le général Amadou Toumani Touré (ATT), non plus. Certains observateurs lui reprochent, d’ailleurs, de s’être (totalement) désintéressé de cette guerre. Comme si elle ne le concernait plus. Seule comptant à ses yeux, la date du 8 juin, à laquelle, il aurait dû, logiquement, s’il n’y avait pas eu de coup d’état, transférer le pouvoir à son successeur. Malheureusement, la réalité l’a rattrapé. Et de quelle manière !

Même s’il semble acculé de toutes parts, gardons-nous de lui jeter les pierres. De manière générale, ATT laisse un bilan positif au terme de ses deux mandats à la tête de l’Etat. Il peut être légitimement considéré comme le père de la démocratie malienne.

Cela dit, je ne résiste pas à me poser quelques questions : où étaient les services de renseignement occidentaux qui inondent cette région depuis plusieurs mois sous le prétexte de faire la chasse à AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique) ? Ils donnent la triste impression d’avoir été surpris, comme tout le monde, alors qu’ils disposent des équipements sophistiqués qui leur permettent d’être opérationnels, contrairement, aux Services maliens. Incompétence, dissimulation des informations ou autre chose qui nous échappe ? Leur efficacité réelle devrait faire l’objet d’une évaluation de la part des pays partenaires d’Afrique (Mali, Niger, Mauritanie et Algérie) et de l’Occident (France, Grande Bretagne, Etats-Unis, OTAN). Ce n’est certainement pas avec une telle « performance qu’ils arriveront à retrouver les otages occidentaux qu’on cache dans le désert, ni à démanteler les trafics et les réseaux terroristes de toutes sortes.

Il ne faut pas avoir la langue fourchue pour reconnaitre que le succès des putschistes du CNRDRE dont le très imprononçable et rébarbatif sigle signifie « Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat », s’explique par la défaillance de la stratégie mise en oeuvre. Les intérêts des uns et des autres sont divergents et tout le monde soupçonne tout le monde. Mis sur le ban des accusés depuis belle lurette, ATT peut-il réellement être regretté ? Je note que le seul pays africain qui aurait pu être déterminant parmi tous ceux qui demandent le retour à l’ordre constitutionnel, à savoir, le Nigeria, n’a pas été présent, au niveau de son chef d’Etat, au Sommet convoqué par le président en exercice de la CEDEAO, Alassane Ouattara, à Âbidjan, mardi 27 mars Car le problème est moins de vociférer dans son coin que d’envoyer une force militaire capable de déloger les putschistes de l’ORTM (Office de la radio télévision malienne) et du Palais de Koulouba (présidence de la République).

Le capitaine Amadou Sanogo qui affiche un comportement désinvolte et insouciant, ne peut que conforter ses positions. La normalisation de la situation à Bamako joue en sa faveur, au moment où, cinq jours après le putsch, personne ne sait réellement où se trouve ATT.

Cela dit, d’aucuns diront, avec raison, que, qui cherche trouve et que ATT est responsable de ce qui lui arrive. Pour ces derniers, en effet, ATT avait fini par devenir expert dans l’art de la tergiversation, au point que, quelques semaines, avant d’être déposé par les militaires de la garnison de Katibougou, ce sont les femmes (oui je dis bien les femmes) des militaires dont les maris, pour la plupart, sont sauvagement égorgés dans le Nord, qui sont venues lui faire la leçon de courage et d’engagement dans son vaste palais de Koulouba, à Bamako. Une faiblesse présidentielle aussi clairement affichée a ouvert le boulevard aux putschistes. Sinon, ils n’auraient pas eu d’argument pour déstabiliser tout un pays et jeter le discrédit sur toute la sous-région de l’Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui, Alassane Ouattara et ses homologues courent après des événements maliens qui n’auraient jamais dû se produire alors qu’ils ont d’autres urgences. Avant le putsch du jeudi 22 mars, la principale revendication des soldats et de leurs familles, était la non-mise à disposition par ATT de moyens logistiques et militaires pour réduire militairement la menace terroriste d’AQMI, du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), et du groupe salafiste, Ansar Dine, et assurer, ainsi, leur mission de défense du territoire. Constituées en partie des soldats lourdement armés de la garde de Kadhafi, les troupes du MNLA se livrent, régulièrement, à des crimes de guerre atroces, comme cela a été, récemment, le cas contre près d’une centaine de jeunes soldats, qui ont été désarmés avant d’être égorgés.

Ces différentes tueries qui choquent, profondément, au Mali, et laissent la hiérarchie militaire indifférente, ont en partie provoqué la colère des femmes des militaires. Et peu après le coup d’état du capitaine Amadou Sanogo. Certaines manifestations, ces derniers temps, on s’en souvient, ont tourné à la violence : des propriétés appartenant à des Touareg, ont été saccagées. Les manifestants s’en sont également pris aux biens d’autres communautés, comme les Arabes au Mali ou des Mauritaniens. Du jamais vu au Mali qui est plutôt un pays exportateur de main-d’œuvre.

Face à cette situation, la stratégie d’ATT était totalement illisible. Personne ne comprenait son obstination à vouloir organiser des élections dans un pays partiellement en guerre, où on compte, déjà, au bas mot, 300.000 réfugiés. La prise du camp d’Amachache de Tessalit, et de Ménaka par les rebelles, en a surpris plus d’un. Et pour cause : les militaires coincés dans leur camp, n’ont jamais reçu des renforts, encore moins des armes et des munitions pour se défendre, alors qu’ils en avaient fait la demande. Une attitude qui frôle la haute trahison. Après Tessalit, les assaillants sont en train de mettre le cap sur les villes de Kidal et de Gao, avant de s’attaquer aux localités de Mopti, Ségou et autres.

Le drame est que les putschistes donnent l’impression de ne savoir où aller : leur coup d’état n’est soutenu que par le « MP22 », (Mouvement populaire du 22 mars) dont la principale force est le SADI d’Oumar Mariko qui compte 3 députés sur les 147 de l’ex-Assemblée nationale dissoute). Le CNRDRE doit faire face au FUDR (Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et de la République), mouvement qui regroupe 38 partis politiques dont l’Adema (Alliance pour la démocratie au Mali) et l’Urd (Union pour la République et la démocratie).

Au moment où nous mettons sous presse, la CEDEAO se réunit sur le dossier du Mali comme seul point à l’ordre du jour, mardi 27 mars, à Abidjan. C’est avec intérêt que nous suivrons la mise en oeuvre des décisions prises à l’issue de ce Sommet, pour permettre au Mali de redevenir lui-même.

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