SÉNÉGAL-FRANCE

Macky Sall prend langue avec la France de Hollande.

Samedi 8 septembre 2012 // L’Afrique

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Un peu plus de trois mois après son accession au pouvoir, le nouveau président du Sénégal qui ne connaît pas d’état de grâce (une guerre se déroule à ses frontières, les terroristes d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique et les islamistes d’Ansar Dine font la loi au Nord-Mali et menacent toute la sous-région), était à Paris du 6 au 9 juillet, à l’invitation de son homologue français, Francois Hollande.

C’est au Grand Palais, qui abrite le Centre d’accueil de la presse étrangère, que Macky Sall a répondu aux questions de nombreux journalistes pour sa première conférence de presse de l’ère Hollande. Et ce, après une série d’audiences avec les membres du gouvernement Ayrault, notamment, ceux de la Justice, de l’Intérieur, de la Défense, du Développement, de l’Economie et des Finances, où des questions de coopération bilatérale entre le Sénégal et la France, ont été abordées. Mais auparavant, le nouveau président sénégalais a rencontré le patronat français, avec qui il a échangé de « l’environnement des affaires », tout en tenant un langage de vérité : « nous sommes dans un monde de compétition, donc le moment est révolu où l’on considère qu’un pays est un pré-carré », a-t-il prévenu les patrons français qui lui ont fait la promesse d’envoyer très prochainement, « une forte délégation » au Sénégal.

Sourire aux lèvres, décontracté, style de play-boy, Macky Sall, 51 ans, est un président de la République humble - « normal », dirait son hôte François Hollande - et cela se remarque. Accompagné de ses ministres et de quelques leaders de sa coalition comme le socialiste Ousmane Tanor Dieng, celui qui préside depuis un peu plus de quatre mois aux destinées du Sénégal est visiblement déterminé à tourner définitivement la page Wade, aussi bien, dans la posture que dans l’attitude. L’homme est autant à l’aise avec les journalistes que dur avec ses partisans, qu’il n’hésite pas à recadrer en public, comme il l’a encore fait à l’occasion de cette conférence de presse. Alors que ses militants applaudissaient son discours liminaire, Macky Sali leur a rappelé qu’il était en conférence de presse et non en meeting, donc, il préfère les questions de la presse aux applaudissements.

Cet ingénieur géologue, géophysicien, formé à l’Institut des sciences de la terre (IST) de Dakar et à l’École nationale supérieure du pétrole en France, est un politique dont la principale qualité est sans doute l’endurance : tour à tour directeur général de société d’Etat, ministre, premier ministre, président de l’Assemblée nationale, objet de tracasseries judiciaires pour « blanchiment d’argent », il a connu la gloire et les affres de la vie d’opposant. Après avoir été plébiscité le 25 mars, à l’élection présidentielle avec plus de 65% des suffrages exprimés, Macky Sali a demandé et obtenu une majorité écrasante aux législatives du Zef juillet, ce qui le place loin devant une opposition très divisée conduite par son prédécesseur manifestement en perte de vitesse. D’après les résultats officiels publiés mercredi 4 juillet, la coalition du nouveau président, Bennoo Book Yakkar (BBY), a remporté 43 des 45 département du pays et caracole ainsi en tête avec 119 sièges à l’Assemblée nationale contre seulement 12 sièges pour le Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade, 4 sièges pour la coalition Bokk Gis Gis (dissidence du PDS) et le reste remporté par les partis religieux.

Désormais majoritaire à l’hémicycle, le nouveau « maître » du Sénégal peut dérouler sans crainte la « gouvernance vertueuse » qu’il prône et son programme de « rupture » avec l’ancien régime. C’est donc avec l’assurance du vainqueur que Macky Sali est venu à la rencontre des journalistes accrédités en France. A notre question, comment allait-il faire pour maintenir l’unité au sein de sa coalition, le président sénégalais a d’abord taclé son prédécesseur et s’est montré confiant. « N’oubliez pas qu’on avait failli engager le pays dans une aventure incertaine alors qu’il n’en avait pas besoin. Puisque le Sénégal, quoi qu’on en dise, a une vieille tradition démocratique et lorsque la démocratie est menacée, c’est la rue qui prend le relai. La rue a donc dit aux députés qu’elle n’accepterait pas que sa souveraineté soit bafouée. C’est là le ciment de cette coalition. Qu’on soit socialiste, libéral ou nationaliste, cela importe peu. Ce qui est essentiel, c’est la politique qu’on met en place. Aujourd’hui, le Sénégal est une démocratie en marche. Nous n’avons pas le pétrole, nous n’avons pas le diamant mais nous avons notre démocratie. Il faut que l’Afrique montre qu’elle est capable de montrer l’exemple ».

Au volet international, le chef de l’État sénégalais en appelle à une opération africaine au Mali : « il est vrai que je suis un fervent partisan du dialogue mais avec ce qui se passe au Nord-Mali, avec ces exactions et ces atrocités, ce serait ni juste ni logique de dialoguer avec ces gens qui ne connaissent que le langage des armes. La seule solution demeure la force d’intervention qui sera mise en place ». Sur le dossier Habré, le changement de ton tranche avec les louvoiements du précédent régime. « J’espère qu’en cinq ans, on ne parlera plus de cette affaire. Il y a aucune raison valable de ne pas le juger en Afrique, et je rappelle d’ailleurs que c’est l’Union africaine qui a donné mandat au Sénégal d’organiser ce procès. Habré sera jugé ici. » Plusieurs autres sujets ont été abordés, notamment, la question de la paix en Casamance.

Cet homme de terrain qui se targue d’avoir visité presque toutes les régions du Sénégal, élu en pleine tourmente régionale avec l’éclatement du Mali et ses conséquences humanitaires, sait qu’il est attendu au tournant. Il avait besoin d’une majorité, les Sénégalais la lui ont donnée. Il est désormais face à ses responsabilités. Toutefois, s’il ne réalise pas ses nombreuses promesses, le risque pour lui est évidemment de se retrouver à la prochaine présidentielle dans la même situation qu’Abdoulaye Wade, c’est-à-dire, rejeté par la majorité de ses compatriotes.

Adrien Poussou : Afrique éducation.

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